Quel public pour la poésie contemporaine ?

Avant-projet de recherche - Etude sociologique menée par Sébastien Dubois

Groupe ESC Rouen – EHESS Centre de Sociologie du Travail et des Arts, en partenariat avec Le Printemps des Poètes

    La poésie est confidentielle mais prestigieuse, comme l’atteste la renommée d’un poète tel que Yves Bonnefoy et son inscription dans les programmes des classes terminale littéraires : la poésie continue de faire l’histoire littéraire, même si, plus que d’autres productions littéraires, la poésie exige du temps ; c’est en quelque sorte être en avance sur la littérature et les idées que lire les poètes contemporains. Mais qui lit la poésie contemporaine ?

    Elle ne représente rien ou presque dans l’économie du livre, à peine 0,2 à 0,4 % selon les statistiques du Syndicat National de l’Edition sur les quinze dernières années. Encore ces chiffres intègrent-ils la production de poésie et de théâtre, classique comme contemporaine. A l’instar d’autres créations intellectuelles prestigieuses, telles la musique contemporaine ou la danse, la poésie touche un petit public. Cela n’empêche pas la poésie de vivre, ni même de relativement bien vivre.

    La production en titres, le nombre d’éditeurs ou de revues, ont augmenté sur la période récente (Dubois, 2006) ; les lieux où lire ou écouter de la poésie se sont multipliés ; des institutions (Printemps des Poètes, Maisons de la Poésie, centre international de poésie de Marseille, festivals) ont apparu, qui travaillent à l’élargissement du public de la poésie. La poésie a été portée devant le public, lectures et performances ont ouvert (ou plus exactement élargi) un nouveau chemin vers la poésie.

    Pourtant la poésie reste écartée des études sur les pratiques culturelles, si bien qu’on ne sait presque rien sur son public. C’est à combler cette lacune que cette étude entend s’attacher. Elle ne prendra tout son sens qu’avec la collaboration de ceux qui la font vivre, au premier rang desquels ceux qui la lisent et l’écoutent.


Le public de la poésie, une inconnue  / Approcher le public de la poésie

    L’étude dont nous proposons ici l’avant-projet se donne pour objectif de répondre à ces questions. Quel est le public de la poésie, et qui lit de la poésie ? Voilà la question inaugurale, dont les déclinaisons esquissent la structure.

 
    L’interaction avec les acteurs de la poésie (enseignants, poètes lors des lectures, libraires ou bibliothécaires engagés dans la poésie) joue certainement un rôle décisif, qu’il faudra tester lors de l’étude. Les acteurs de la poésie sont souvent militants pour faire lire, en misant sur des relations personnelles, en attirant amis, élèves ou étudiants, clients etc.

    A l’instar de l’écriture, la lecture, la fréquentation des poètes, ne sont pas aussi solitaires qu’on ne le pense souvent ; en littérature comme en sociologie (Griswold, 1997, p. 457 et suivantes) la recherche a repensé le rôle du lecteur dans la construction du texte, de sons sens, dans la production littéraire. Si les évènements poétiques se sont multipliés, c’est parce qu’ils rassemblent autour de la poésie, que s’y nouent des relations personnelles entre acteurs de la poésie mais aussi avec des lecteurs qui découvrent la poésie contemporaine à travers un auteur lors d’une lecture, ou un libraire. Le Marché de la Poésie accueillerait 50 000 à 30 000 personnes sur quatre jours, peut-être moins, en tout cas pas exclusivement des acteurs de la poésie. Le centre international de poésie Marseille reçoit près de 9 000 personnes par an.

 
     Autre hypothèse, dont il faudra mesurer la pertinence, il existerait un profil de lecteur « littéraire » délaissant non seulement la littérature commerciale (Bourdieu, 1979 ; 1998) mais aussi le roman, pour préférer le récit plutôt que le roman, la poésie, les essais, les journaux d’écrivains. On observe dans les rayons des librairies cette tendance à rassembler des œuvres appartenant à des genres différents, qui ont en commun une exigence littéraire, un travail sur la langue et la forme, une interrogation réflexive sur
la littérature. On peut penser que nombre de lecteurs de poésie se rencontreraient autour de cet idéaltype.


Méthodologie et calendrier de l'étude sur les publics de la poésie

 
1ère phase – Hiver 2007/2008   

    Puisque nous ne disposons d’aucune source fournissant les informations nécessaires, il n’est d’autre choix que d’aller chercher ces données par nous-mêmes. C’est-à-dire auprès des lecteurs de poésie, pour leur demander qui ils sont, quelles sont leurs pratiques, leurs choix et leurs goûts ? Il ne nous est pas possible de lancer une enquête de grande envergure ; nos ressources sont trop limitées. En revanche, il est possible d’aller à la rencontre des amateurs de poésie au travers du réseau d’institutions, de festivals, de librairies ou de bibliothèques investis dans la poésie contemporaine. Ils sont autant de relais sur lesquels nous espérons compter. Il s’agit de bien délimiter les objectifs d’une telle étude : non pas mesurer la lecture de poésie dans la population française, qui exigerait d’autres moyens, mais de mieux connaître les lecteurs de poésie. Avant de déterminer les points d’entrée , il nous faut mieux cerner le profil des lecteurs de poésie à travers des entretiens qualitatifs.

       
2e  phase – Mars 2008


    Nous pourrons aborder la seconde phase de l’enquête, et préparer des questionnaires à destination des lecteurs de poésie. Les résultats issus des entretiens qualitatifs, selon une méthodologie classique en sciences sociales, nous aideront à bâtir ce questionnaire et vérifier si les pistes que nous ouvrions plus haut doivent ou non être creusées. L’administration des questionnaires est un point crucial. Nos moyens ne nous permettent pas d’aller personnellement à la rencontre des lecteurs de poésie dans un échantillon de lieux représentatifs, tenant compte de la diversité de la poésie aujourd’hui, de ses usages (lectures, performances, lecture privée, auteurs classiques ou contemporains etc.). Il s’agira par conséquent d’impliquer un certain nombre de relais pour diffuser et rassembler des questionnaires : libraires, bibliothécaires, festivals, institutions seront sans doute des relais efficaces, couvrant une large partie du territoire au-delà du seul centre parisien.

 
3e  phase – Mai 2008

   
    Restera à exploiter les informations obtenues, ce qui exigera du temps (tri, constitution de strates, interprétation des résultats) afin de prendre en compte la diversité des sources : les questionnaires issus des manifestations du Printemps des Poètes, ou bien de Maisons de la Poésie, voire de bibliothèques, produiront-ils les mêmes résultats, la population interrogée sur ces différents lieux est-elle la même ?

 
Les résultats de cette étude seront présentés sur le site du Printemps des Poètes, et donneront lieu à des communications scientifiques. 

Le site de Sébastien Dubois (http://perso.orange.fr/lepaysagedelapoesie) expose les résultats de recherches sur la poésie contemporaine, son économie, sa sociologie.