À ciel ouvert

Auteurs : Jacques Darras, Yvon Le Men

À ciel ouvert

Extrait de la préface de Jacques Darras

« Cet entretien a pour cadre le Trégor. Yvon le Men mon ami y habite le flanc d’une colline dominant la ville de Lannion, sur la rive droite du Léguer. Quand on dévale de chez lui par une sente plongeant à travers un bois, on se retrouve sur le chemin de halage de la rivière. On marche en direction de l’embouchure. On marche suivant un lit d’eau sombre dont la marée basse découvre la vase noire. On croise ça et là quelques tribus de cols verts ou de notables lannionais à col de survêtement ouvert, mais on est à peine perturbé. On est de plain-pied avec l’étirement du temps et la grande respiration pulmonaire de l’océan. On baigne dans l’iode, les algues, la proximité du large. On est dans la poésie.

Il est rare qu’une amitié persévère dans le temps. Quand cette amitié a pour source et pour mobile la poésie, on est quasiment devant un miracle. Nous nous connaissons Yvon et moi depuis près de quinze ans. Depuis les premières éditions du Festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Son créateur le romancier Michel le Bris, grand amateur de littérature anglo-saxonne, avait signalé à son ami Yvon ma traduction des Feuilles d’Herbe de Walt Whitman. Yvon m’invita à Lannion. C’était une nuit d’hiver, à la bibliothèque municipale. Je m’attendais à ne rencontrer aucun auditeur, tant il faisait sombre et froid. Il y eut une assistance de cinquante personnes chaleureuses et cultivées. Autre miracle.

Les extraits de Van Eyck et les rivières (dont la Maye) que je lus lors de cette même soirée eurent un écho décisif qui scella notre amitié. D’Yvon, quelques mois plus tard, je reçus ainsi un surprenant salut provenant de la Baie de Somme où il était allé marcher. Nous avions parlé de Manessier, de Messiaen, du rayon vert de Jules Verne le Nantais. Je lui avais dit combien cette baie avec ses sables à peine baignés par le sel des marées, réfléchissant au ciel une luminosité si étrange, me poursuivait jusqu’au coeur des villes. Je lui avais dit comment cette ouverture dans l’espace m’avait une fois pour toutes initié aux estuaires, comment elle m’avait entraîné à chasser les marées - comme on chasse la sauvagine - tout au long des côtes de la mer du Nord. L’image des rouleaux de l’Atlantique déferlant à la pointe de Dingle, en Irlande, ne m’avait-elle pas reconduit par l’imagination à ces ermites des mers celtes que les invasions saxonnes poussèrent jusqu’aux côtes de l’Armor ? »

Paru le 1er juin 2010

Éditeur : La Passe du Vent

Genre de la parution : Essai

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.