A la guerre de Patrick Da Silva

De profil, je l’ai vu, à cinquante mètres à peine – un coude du chemin – je l’ai reconnu, j’ai pensé “ c’est le nôtre ! ” La veille, je l’avais vu monter se coucher.

J’étais dans le séjour, porte ouverte ; en passant il s’est arrêté dans l’embrasure, une fois de plus il m’a dit quelques mots dans sa langue, et un sourire encore, et d’autres signes avec les mains. J’ai dû répondre de même, un peu de charabia, un peu de pantomime, risette et hocher du bonnet. Il a poursuivi, j’ai entendu sa porte se fermer. Le matin, par contre : rien, aucun bruit. Sa chambre certes n’est pas à côté de la mienne. Entre, il y a celle de ma mère. Pourtant, il lui a bien fallu traverser le couloir. Dieu sait que le plancher craque. Il a dû faire doucement ou se lever très tôt.

Quoi qu’il en soit c’était bien lui, comme ça dans le lit du ruisseau : maillot de peau kaki, le pantalon pareil et retroussé au-dessus des mollets ; les godillots attachés à la ceinture. D’instinct, je me suis caché derrière un arbre, je me suis accroupi ; je l’ai regardé faire.

Il est penché en avant, les deux mains dans l’eau jusqu’aux coudes presque, genoux un peu fléchis, la tête dans les épaules, il ne bouge pas ; je comprends : c’est l’affût. D’un coup les bras se lancent en avant, plongent et il tombe à genoux. Je vois sur les épaules les muscles qui se crispent, il se relève d’un jet, et le rire fuse, en éclat, en torrent. Il brandit la truite au-dessus de sa tête.

C’est ça, je crois, ce rire qui explose, éclabousse, ce rire de titan, de gamin : je suis sorti de ma cachette ; j’ai ri moi aussi, j’ai frappé dans mes mains. Il s’était retourné, il m’a vu, nous étions face à face. Et de rire de plus belle s’il se peut et d’exhiber sa proie. Dans l’eau, il a marché vers moi, à chaque pas il s’éclaboussait ; il s’est mis à me parler, il ne s’arrêtait plus, comme si je comprenais, comme si… Moi aussi je me suis approché de lui, il est sorti du ruisseau. Sa prise était de taille, il l’a posée sur l’herbe. Nous l’avons regardée un instant s’arc-bouter, se contorsionner, essayer de bondir et la gueule béante gober l’air inutile ; la tête frappée contre une pierre il l’a achevée. En continuant à me parler il arrachait de l’herbe par poignées. Il en a enveloppé le poisson ; il avait vu ma musette, il l’a glissé dedans. Au geste qu’il me fit après avoir posé son doigt sur ses lèvres je compris qu’il me proposait de poursuivre avec lui ses menées braconnières. Je me suis déchaussé. Les lacets noués, j’ai pendu mes savates à mon cou, je suis passé devant. Une fois dans l’eau, il s’est tu. Il me suivait sur les cailloux gluants. En silence nous nous sommes avancés sous les branches ; je l’ai conduit à un entrelacs de racines où je savais qu’il trouverait son bonheur.

Paru le 1er novembre 2011

Éditeur : L’Amourier

Genre de la parution : Prose

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

L’ivre de mots

Le courage n’est pas
de faire quelque chose
que les autres ne font pas,
c’est de ne pas faire
ce que font tous les autres.

Stéphane De Groodt, L’ivre de mots, Éditions de l’Observatoire, 2019