À la vitesse des nuages

précédé de Un champion de mélancolie

À la vitesse des nuages

Femmes défigurées à l’acide, coupures
d’électricité, surnoms qu’ils se
donnent dans les messages radio quand ils
sont en filature la nuit.
Le narrateur avait toujours
parlé le français, cette langue
dont il pouvait prédire qu’elle serait morte
avant que l’on sache où elle finissait.
Il faudrait être moderne à peu près
comme au XVIIe siècle, mais on compte
beaucoup trop d’artistes
aujourd’hui : ils sont dix fois plus nombreux que les chats.
Ton écharpe est tombée
bien bas.

Paru le 11 septembre 2019

Éditeur : Unes

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.