A quoi tu penses ?

Hervé Le Tellier

A quoi tu penses ?
Je pense que certaines filles maigres comme des clous me rendent marteau.
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A quoi tu penses ?
Je pense que si quand un avion s’écrase, tout est détruit sauf la boîte noire, on ferait bien mieux de voyager en boîte noire.
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A quoi tu penses ?
Je pense qu’il ne se passe sans doute rien dans la tête d’une poule qui trouve un couteau.
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A quoi tu penses ?
Je pense qu’heureusement, il n’y a qu’Orly et Le Bourget pour être des marques de collants. Tu te vois toi porter des Charles de Gaulle ?
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A quoi tu penses ?
Je pense que j’avais noté une pensée extrêmement drôle sur mon carnet, mais je n’arrive pas à me relire.

Hervé Le Tellier
In Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, Le Castor Astral, 1997

Poème
de l’instant

Leconte de Lisle

Midi

Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux,
Fuis ! la Nature est vide et le Soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goûter une suprême et morne volupté,

Viens ! Le Soleil te parle en paroles sublimes ;
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le Néant divin.

Leconte de Lisle, 1818-1894, « Midi », Poésies antiques, 1852.