Albumville

Auteur : Michel Valprémy

Albumville

de Michel Valprémy, prosse poétique

Au sein de la ville, parfois au plus secret, au plus reculé, Michel Valprémy est retenu par des lieux, des personnes ou personnages et en fait sa substance. Coquineries et humour, dureté et quotidien, souvenirs, dialogues : toute une flore urbaine bien personnelle, finement choisie, un herbier citadin où les plantes seraient remplacées par des éléments glanés au fil des rues.
Une observation élaborée liée à une écriture raffinée, nous rend ces textes très familiers en nous donnant l’envie d’inventer notre propre album.

Il chante des coplas sur ma bouche ¡Ay ! Je mâche ce que je peux. Ça rouscaille et rocaille. J’étouffe ¡Ay ! C’est du gitan, de l’andalou. J’avale mon éventail, ma rose rouge, mon peigne et sa mantille, la noire, très longue. J’ai fait le voyage. Je veux du typique, de l’authentique. Il connaît tout, la ville déserte, la ville en liesse, il a touché la hanche saignante d’un matador ¡Ay, ay ! Je suis, c’est facile, le cousin de son âme, la flamme aiguë (pointue) de son cœur, ou démon, cendres, songe et baptême, piment de son ventre, de son sexe, de sa langue, la douleur majuscule, la folie, la mort et plus encore. J’ai fait le voyage. Je veux les bandas, le cirque de cuivre pour que dansent les vieillards assis, je veux la foule saoule, dépoitraillée, la chaleur couleur drapeau ou miel de foire, la sueur qui pétille et lâche son tanin, je veux - j’étais bouseux hier - le cœur du monde, son noyau dur, sans un brin d’herbe, une touffe d’orties, sans l’ombre d’une feuille, juste la pierre et la peau, avec un bout de bleu, cocarde dans l’armoire ¡Ay, ay, ay ! Il ne peut plus chanter, il crache encore deux cordes de guitare, un gimmick castagnettes. Il m’arrache l’épaule. Il va dormir d’un bloc, là-haut, sur les REMPARTS. Et moi je veille. Et rien ne vient, rien. La carte postale vit et vibre : un homme sommeille au premier plan, chemise dénouée, ventre à l’air, un ventre noir et sec de mendiant. Les créneaux - il était une fois palais, chevaux, page emplumée, dame et licorne, serf aux fagots, à la houe, berger laineux poseur de culottes -, les créneaux calibrés emboutissent le ciel. Et d’un ailleurs qui m’a bercé, châtié, le vent du soir enrobe le gisant, l’ausculte et le bénit. Je roule au soleil rouge sur le chemin de ronde. Je tangue sur les hauteurs. Aucun guetteur ne me montre du doigt, du menton, aucun ne m’entrouvre les bras. L’air sent encore la menthe sauvage, l’antique fumier. Je titube. Je tombe. Et ma gargouille pend.

Paru le 1er décembre 2002

Éditeur : Atelier de l’agneau

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.