Au hasard de l’homme

Auteur : Jean Perret

Au hasard de l'homme

Je rêve, j’ai peur

C’était quelqu’un qui en revenait
un envoyé, quelqu’un qui avait vu
du dedans l’invisible
du dehors le visible

C’était quelqu’un qui portait deux visages
le visage d’un long aller
le visage d’un lent retour

Et qui disait presq’à voix basse

Je rêve de sables mouvants, d’effacement
là où le plus infime s’épanche
dans un humide remuement

J’ai peur de me souvenir
des enfants rieurs aux mains des bourreaux
de leurs noms de rue, de leurs noms d’Etat
de leurs oripeaux

Je rêve d’un enfant qui ne m’aurait pas quitté
de nonchalance dans un berceau de femme

Paru le 1er décembre 2003

Éditeur : L’idée bleue

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.