Ce que le bleu soulève

Sophie Braganti

(…)
dans l’album du bleu le blanc est un nuage qui balance avec le blues

le ciel rassemble ses moutons l’oeil faible du soleil paupières baissées attendre une
bête explorer son territoire pour faire connaissance et la surprendre traces à quatre
pattes doigts poils duvet ou plumes ou poing

je ne vous chasse pas je m’éloigne
ancolie oui mélancolie non

sur la neige les étoiles traînent pour ne pas regagner la nuit je guette tant le renard
que je crois le voir je le vois ça y est je le vois je vous dis je me le suis si raconté
comme dans l’enfance les fantômes qui flânent jusqu’à midi

attendre l’anima l’attendre au tournant comme cet étrange soi-même que l’on
cherche ou que l’on fuit
s’il n’est pas là le soleil tout meurt sine sole sileo

dans le bleu de la fin des nuages il y a des lettres des mots entendus dans le sens
giratoire et ascensionnel ou linéaire des transparences d’adjectifs comme ceux que
tu voudrais m’inventer en boucles en voie d’effacement où les corbeaux laissent
tomber quelques virgules ils sont dans l’espace aérien les points qui se déplacent
dans la phrase impossible comme si en prononçant bleu tu entendais jaune

l’herbe et la mer ici sont à l’unisson ondulent sous l’injonction du vent claquent
piquent lèvres sel et poivre la mer sans réticence à rouler des hanches quand l’herbe
apporte la mer à la mémoire on oublie le bleu du ciel

tu tires la couverture des brumes mais le paysage ne dormira pas

qu’a donc à dire mon baromètre intérieur quand la météo n’y parle pas

qui a peint le trop plein de bleu le trop bleu du ciel celui qui résonne en mon noir le
si bleu insupportable pour qui voit l’au-delà du bleu et le sous-bleu qui a peint le
puits des couleurs devine le sur-bleu réveille mon sur-noir si sournois là où je
m’engouffre

enfin

le bleu arrive là où je m’étais accrochée aux nuages suspendue à un cheveu d’azur
et sur le sol herbleux porter en l’air le plus clair de la terre

le bleu se déroule il ne reste rien de l’arc-en-ciel dans lequel j’étais assise pas la
moindre cicatrice les coups d’en-haut peuvent encore pleuvoir mais à cette heure ils
sont loin derrière seule une vieille souche sur laquelle je m’assois à moins qu’elle
ne s’effrite sous l’acide lumière il est midi

enfin

sine sole sileo
sans le soleil silence mais il est là
à brûler
les paroles qui ne sont pas dites
et sous les langues mille fois tournées
elles fondent

et tes yeux pardonne-moi je ne les ai pas bien regardés
ils ont si peu de bleu au fond
que je me l’invente

Extrait, poème inédit

Poème
de l’instant

Ted Hughes

The guide

When everything that can fall has fallen
Something rises.
And leaving here, and evading there
And that, and this, is my headway.

Ted Hughes, Cave Birds, Traduit de l’anglais par Janine Mitaud
Orphée, Éditions de la Différence, 1991.