Cher Segalen

Christian Doumet

Dans le taxi qui me conduisait à Yao-hua Men, en quittant la banlieue de Nankin, j’ai commencé à songer aux termes de cette lettre. À vrai dire, parti en quête des lions ailés et des tombeaux que vous avez décrits et photographiés par ici, je voyais, avec l’enchevêtrement de complexes industriels, d’usines pétrochimiques, de « raffineries » en tout genre, qui hérissent de leurs nouvelles chimères ce territoire sillonné de camions, décroître les chances de reconnaître quoi que ce soit de votre rêve.
Or, cher Segalen, j’ai tout retrouvé. Avouerai-je que ce n’est pas sans une légère buée aux yeux que je vis soudain galoper au milieu d’une marée de colza en fleur et de blé vert, la première de vos bêtes ? Je ne sais, en vérité, si je les aime ces abruptes sculptures partagées entre la puissance, la lourdeur, la terreur et le grotesque. Mais grâce à vous, je les porte depuis si longtemps en moi que la question n’a plus guère de sens. Je les ai.
Le chauffeur se souvenait d’une école où devaient demeurer quelques vestiges. Et là, un peu plus loin dans la cour, j’ai reconnu, exactement disposés comme vous les avez fixés sur le gélatino-bromure, les tortues porte-stèle et les deux lions ailés face à face. Des enfants jouaient à califourchon sur leur dos. Ils n’ont rien compris (moi non plus, d’ailleurs) lorsqu’ils m’ont vu déposer les deux volumes de vos œuvres complètes sur l’une des langues de pierre charnue…
De ces retrouvailles, cher Segalen, je tire quatre conclusions.

1. Que d’une certaine manière, tout s’est métamorphosé. Là où il n’y avait que champs et hameaux, le siècle a tissé la subtile trame d’un paysage mao-marxiste : routes effondrées, affairement de camions exténués, dominante sidérurgique. On s’efforce de croire les ordres et les plans encore distincts : là-bas, sur l’horizon, les industries, ici cultures et ruisseaux. Mais on comprend vite qu’il n’en est rien. Tout est pris dans le mouvement d’une seule litanie faite pour nous rappeler sans fin (et jusqu’à la nausée de fossés tapissés d’ordures bariolées), que la vie n’a d’autre raison qu’une somptueuse consomption de matière. Les paysans qui passaient sur vos chemins habillés de haillons, les voici maintenant enveloppés dans d’extravagantes grisailles. Ils en savent sans doute un peu plus que les vôtres sur l’aveugle sidérurgie de l’histoire. Pas beaucoup plus.

2. Mais aussi, que rien n’a changé. Les risibles chimères continuent, comme toujours, de galoper arrogamment au milieu du vert tendre, en plein terre massacrée. C’est à peine si on a limité leur aire d’une mince balustrade. Elles s’en jouent. De loin, l’impression reste la même. Cette rage et cette joie dures, parmi la molle patience des germinations. Les Chinois, je crois, n’ont pas cessé d’entretenir avec ce qu’ils nomment leurs Bixie (qui veut dire aussi « talisman »), le même rapport distant et familier qu’autrefois. Les monstres ont cette vertu de conjurer les terreurs pas leur ressemblance avec le terrible.
Sur la route, comme partout, comme toujours, des gens marchent, vaquant à un profit si menu que leur mouvement incessant en devient pure hallucination, une sorte de somnambulisme généralisé ; je crois d’ailleurs qu’ils avancent les yeux fermés, dans un temps immobile. Témoins, en somme, de notre proximité.

3. Libres si l’on veut, ces chimères. La minuscule balustrade, pourtant, n’est pas tout à fait rien. Surtout qu’elle s’accompagne d’un cartouche indiquant l’inscription sur la liste des monuments protégés : le contraire de ce que vous rêviez pour elles, je crois ; l’inverse aussi de ce qu’on éprouve à côtoyer ces masses fumantes et musculeuses ; cette colère du temps en marche. De telles bêtes sont sans limite. Enlisées, comme vous les vîtes, elles traduisent déjà l’effort d’une exhumation, non la fatalité d’un enfoncement ; maintenant qu’on les a dégagées de leur glaise, elles vaquent, elles tanguent, elles fulminent par tout le pays, et de façon si irrévocable que la barrière, si discrète soit-elle, fait injure à leur essence vagabonde. Mais l’âge est aux enfermements, aux étiquettes, à la reconnaissance des patrimoines : au bilan de longues, longues agonies dans les replis de la terre meuble. Les lions ailés, apprivoisés, se sont mués en lieux communs. L’un d’eux est devenu, sur la télévision locale, l’emblème de la chaîne 12.

4. Cher Segalen, à vous et à vous seul revient le privilège d’avoir placé nos chimères sous un autre séquestre : celui d’une imagination bondissante où elles trouvent, depuis que nous les avons rencontrées, le boire et le manger. Grâce à vous, les voici détachées du sol, lâchées dans les airs, voletantes à nous frôler. Oui, maintenant, je peux m’en retourner content. Vérification faite, elles n’ont pas bougé. Elles font semblant d’être bien sages. Elles acceptent les vexations. C’est qu’elles savent désormais où est leur véritable vie : dans vos livres, sur vos clichés ; et nous avons été quelques-uns, je suppose, depuis que vous êtes mort, à débarquer ici pleins de bonne volonté pour le constater, et immanquablement nous rendre à l’évidence finale. Adieu, cher Segalen ; ne revenez jamais hanter ces lieux.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.