D’un cheval l’autre

de Bartabas

D'un cheval l'autre

« C’est ce soir-là, après avoir copieusement arrosé l’arrivée du nouveau venu, que nous avons décidé dans l’euphorie et à l’unanimité de le baptiser Zingaro. Il endosserait le nom de notre théâtre équestre et musical, premier nommé il donnerait à la troupe sa descendance. Plus tard, tandis que la fête se répandait dans la nuit et que s’épanchaient les cœurs imbibés, je me suis surpris, comme souvent, à ne plus trouver ma place. J’éprouve dans ces moments le besoin de me retirer ; de m’évaporer sans au revoir ni salut. Je suis allé le rejoindre dans son box, je n’ai pas allumé, je me suis glissé dans son antre comme on se glisse sous les draps de l’amante endormie. Il était couché sur le flanc gauche, je me suis assis près de lui, il a tourné la tête vers moi sans se relever, un peu étonné de me voir, comme sorti d’un songe.
Cette nuit-là, nous avons fait un pacte : j’allais contaminer son animalité et il allait me permettre d’exister parmi les hommes. Aux humains de mon espèce, nous allions nous révéler. Pour la vie. »

Paru le 6 février 2020

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Prose

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Adeline Baldacchino

De l’étoffe dont sont tissés les nuages

Le poème devrait nous apprendre
à nous déprendre, or il nous attache
plus fermement à la vie
nous lie nous relie nous ligote au
désir il fabrique de la parole
amante avec des mots d’amour il
dit la mort et nous entendons
l’amour il dit je passe et nous croyons qu’il
reste il se moque et nous voulons qu’il
plaisante il sait qu’il ne sauve de rien ni
personne et pourtant nous
écrivons.

Adeline Baldacchino, De l’étoffe dont sont tissés les nuages, Éditions L’Ail des ours, 2020.