Dans le village des mères

Vénus Khoury-Ghata

Dans le village des mères

Les journées tiennent dans un seau d’eau

Les puits réservés aux morts qui éclaboussent les murs de leur silence de suie

Fatiguées d’essorer un temps humide

Les femmes s’adossent à l’air

S’adossent aux arbres entravés où les abeilles font leur miel entre résine et sueur

Les femmes du village des mères partagent leur fatigue avec les vents charpentiers

Elles redressent les maisons renversées par les enfants maladroits

Quatre hivers en un répètent-elles en direction des quatre points cardinaux

Un temps à ne pas mettre une maison dehors

Seuls les chemins sont libres d’aller là où ils veulent

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.