De l’étoffe dont sont tissés les nuages

Adeline Baldacchino

Le poème devrait nous apprendre
à nous déprendre, or il nous attache
plus fermement à la vie
nous lie nous relie nous ligote au
désir il fabrique de la parole
amante avec des mots d’amour il
dit la mort et nous entendons
l’amour il dit je passe et nous croyons qu’il
reste il se moque et nous voulons qu’il
plaisante il sait qu’il ne sauve de rien ni
personne et pourtant nous
écrivons.

Adeline Baldacchino, De l’étoffe dont sont tissés les nuages, Éditions L’Ail des ours, 2020.

Poème
de l’instant

Philip Larkin

Où vivre, sinon ?

Est-ce pour maintenant ou pour toujours
Que le monde est pendu à une tige ?
Est-ce pour un rendez-vous ou par ruse,
Ces bois trouvés pour aller faire un tour ?

Est-ce miracle ou mirage
Si vers les miennes se lèvent tes lèvres ?
Et les soleils, comme des balles de jongleurs,
Sont-ils une feinte ou un gage ?

Darde tes feux, mon ange surprenant,
Faisant front de tes seins à la peur coupe court,
Te prenant maintenant, je te prends pour toujours,
Car le toujours est toujours cet instant.

Philip Larkin, Où vivre, sinon ?, Traduit de l’anglais par Jacques Nassif, Éditions de la Différence, 1994.