De quel amour blessé

Georges Emmanuel Clancier

Et vous ma Laure et vous ma Béatrice
Et toi ma fuyante et tendre Aurélia
Quels furent vos visages, de l’actrice
A la souveraine qui m’oublia ?

Pour mille vies une seule matrice
Donna mille fois le même acte et lia
Le même fou à mille animatrices,
D’Ophélie aux Dames à camélia.

De siècle en siècle écoute le murmure
Que font les cœurs enivrés puis blessés
Apprends comme eux à chanter ta blessure,

Avec celle des poètes passés
Ton chant se fera pareil à l’eau pure
Qui sauve en son désert le délaissé.

Poème
de l’instant

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen, Stèles, « Stèle au désir », 1912.