De quel amour blessée, réflexions sur la langue française

Auteur : Alain Borer

De quel amour blessée, réflexions sur la langue française

Qu’est-ce qui constitue le projet d’une langue, en quoi la langue française est-elle à nulle autre pareille ? Comment croire et comprendre qu’elle disparaît sous nos yeux à une telle vitesse, et avec elle une civilisation ? Ces pages s’attachent à identifier un héritage collectif inestimable, à donner la mesure d’un trésor. Écrites dans un style délié et jubilant, elles se lisent non comme un éloge ou une célébration, mais comme une suite de dévoilements par lesquels se révèle la richesse d’un français que nous utilisons en sous-régime, inconscients le plus souvent de ses immenses possibilités. Le lecteur, hautement réjoui par l’éblouissante érudition de ce texte, trouvera, plus que la description d’un désastre à venir, un chant d’amour à notre langue, qui se pose aussi en œuvre de salut public.

Paru le 1er octobre 2014

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lettres à Sophie Volland

10 juillet 1759,

J’écris sans voir. Je suis venu ; je voulais vous baiser la main et m’en retourner. Je m’en retournerai sans cette récompense ; mais ne serai-je pas assez récompensé si je vous ai montré combien je vous aime ? Il est neuf heures, je vous écris que je vous aime. Je veux du moins vous l’écrire ; mais je ne sais si la plume se prête à mon désir. Ne viendrez-vous point pour que je vous le dise et que je m’enfuie ?

Adieu, ma Sophie, bonsoir ; votre cœur ne vous dit donc pas que je suis ici ? Voilà la première fois que j’écris dans les ténèbres : cette situation devrait m’inspirer des choses bien tendres. Je n’en éprouve qu’une : je ne saurais sortir d’ici. L’espoir de vous voir un moment m’y retient, et j’y continue de vous parler, sans savoir si j’y forme des caractères. Partout où il n’y aura rien, lisez que je vous aime.

Denis Diderot, Lettres à Sophie Volland.