Derrière la porte il ne respire qu’à moitié

Ariane Dreyfus

Derrière la porte il ne respire qu’à moitié
Si elle entre rien ne s’arrête
Ne s’oppose

A celle qui s’approche elle est vraie

Maintenant on peut s’ouvrir en deux
Les lèvres pas toutes seules
Pour que ce soit sa figure
Elle recule

Contre l’armoire l’attend, figée de désir
Pas froid chérie
Il faut poser sa robe

Elle touche sa nuque et il respire un peu
Tête baissée ce qu’on devient

Le coeur comme sous les meubles
Regarder ou pas forcément

Les lèvres n’arrivent pas à mordre comme si elles essayaient
Rien ne fait ce qui était prévu mais c’est ça

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.