Des lézards, des liqueurs

Auteur : Joël Bastard

Des lézards, des liqueurs

« Sortez le poète des ruines. Prenez ses yeux, prenez sa bouche. Retenez-le, il se noie encore et encore dans la marée bruyante des pierres. Dans la cadence intime des allusions inouïes. Enfoncez vos doigts dans ses poumons lourds de trop d’archives. Décollez les images démolies et pesantes, ni secours ni envolées, de ses respirations chroniques. Donnez-lui une chance de revenir chanter la beauté muette du jour. »

Il arrive que les poèmes aient la forme des nuages et le poids d’énigme des pierres, des cailloux. C’est le cas des textes en prose de Joël Bastard. Ces pièces à forte densité poétique ont l’air obscur à première vue, à l’égal du titre qui les chapeaute. Les thèmes traités sont extrêmement variés : la beauté des choses, le goût des paysages, le monde animal, la géographie des signes, etc. Une fois la lecture commencée, les poèmes s’ouvrent comme des bogues et révèlent un fruit mesuré ou explosif doué d’une telle vitalité, d’un tel rythme, d’une telle force magnétique qu’ils pénètrent en profondeur celui qui les lit, ou l’éclaboussent d’images.

Paru le 7 juin 2018

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen, Stèles, « Stèle au désir », 1912.