Deux ou trois mots repiqués là

Auteur : Louis Dubost

<i>Deux ou trois mots repiqués là</i>

Le liseron,
si on n’y prend garde, recouvre le jardin à l’infini de ses pavillons de phonographe blanc ou rose pâle. On a beau couper ou arracher (par petits bouts) les racines, il repousse sans se lasser. Et on remet ça, lui et moi chacun de son côté, tous les huit jours, il pousse je coupe. À jamais complémentaires et indissociables, comme Sisyphe et son rocher. Sauf que le jardinier est un sisyphe qui trouve l’éternité particulièrement chiante.

Le liseron encore, avec le poète Raymond Queneau : « C’est en lisant, qu’on devient liseron ». Peut-être que c’est ça qui rend Sisyphe heureux ? Et le jardinier complice. Malgré tout.

Les poireaux
prélevés dans le semis sont parés au couteau : on coupe les feuilles et les racines pour obtenir des plants gros comme des stylos bille. Lilian, dégringolé du figuier et après avoir posé arc et flèches, s’exclame : « on dirait des punks ! Je peux t’aider, Papy ? » Pas de problème. Je lui refile le plantoir et il se met au repiquage en tirant la langue. Il aligne ses « punks rustiques » (dixit Lucien Suel) comme des alexandrins, douze plants par ligne, en poète appliqué.La scarole !
le mot sonne comme le prénom d’une star de cinéma, elle sait en prendre la pose aguicheuse en tête de gondole du supermarché. Et toute fraîche jusqu’en son cœur idéalement jaune et blanc, elle drague sans vergogne le chaland émoustillé par tant de beauté fatale, et hop ! la voilà dans l’assiette. Pourtant j’ai beau couvrir pour les blanchir les scaroles du potager avec des pots de fleur retournés, des cageots renversés ou de la paille, elles font piètre figuration, maigrichonnes starlettes fripées et verdâtres. Par quel miracle la starlette se mue-t-elle en star ? Élémentaire mon cher jardinier, dirait le cher Lock Holmes, il suffit de vaporiser un petit coup… de désherbant ! C’est du moins ce que confesse un maraîcher professionnel, comme le rapporte la revue Principes de santé (n° 57). De suite, la fourchette, plus très sûre de son bon coup, marque un temps qui suspend son envol et reste scotchée dans l’assiette. Tandis qu’à la télé un hurluberlu déguisé en diététicien prescrit de consommer cinq fruits ou légumes par jour, de quoi bédame oui ! doper la bonne santé du marché de la cancérologie ! Quant à moi, je retourne à mes starlettes avec repentance et appétit.

Paru le 1er juin 2014

Éditeur : Tarabuste

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.