Duos d’amour

Auteur : Christian Poslaniec

<i>Duos d'amour</i>

« L’amour, l’amour, l’amour, l’amour
L’amour est enfant de bohème… »

Ces vers extraits de Carmen nous invitent à fredonner la musique envoûtante de Bizet. Ils disent aussi, de la manière la plus simple qui soit, que l’amour et la poésie sont liés.
Pourquoi ? D’abord, parce que l’un et l’autre s’accommodent mal des barrières sociales, des frontières qui nous séparent. Ensuite parce qu’ils ont le pouvoir de provoquer en nous des moments d’exception ordinaire, de susciter l’émerveillement et la ferveur, de faire naître l’exaltation, l’ivresse, la communion entre les êtres. Sans l’amour, nous avons le sentiment ne n’être pas grand-chose ; sans la poésie, l’existence devient terriblement prosaïque. Que les deux viennent à manquer, et le désespoir nous guette.
En vérité, écrit Edgar Morin, « l’amour fait partie de la poésie de la vie » et « la poésie fait partie de l’amour de la vie ». On ne saurait mieux dire.

La 9ème édition du Printemps des poètes, vouée à ce thème, emprunte son titre à un poème de René Char, dont on fête le centenaire de la naissance en 2007 : Lettera amorosa, le poème d’amour. Ni bluette sentimentale ni mol épanchement, l’adresse amoureuse condense chez les poètes les plus vifs enjeux de l’existence. La parole y est portée à son plus haut degré d’incandescence afin que nous passions, comme l’écrivait Paul Eluard, « de l’horizon d’un seul à l’horizon de tous ». Aimer et vivre en poésie sont deux façon de s’accorder à la bonne santé du monde.

La poésie et l’amour ont également en commun de nous ramener à nos origines, plus précisément de sonder en nous le mystère de toute origine. Même vertige, même tremblement du sens, même ivresse des sens, même pas de danse sur l’abîme. Sait-on au moins comment naît l’amour ? Dans le Banquet de Platon, Aristophane prétend que l’humanité primitive était faite de créatures doubles, d’une seule pièce, androgynes et autonomes, que les dieux coupèrent en deux par châtiment. Depuis, chacun cherche sa moitié. Le désir est lié à la perte.

Il est peut-être une façon plus heureuse de concevoir l’origine de l’amour. Une scène du film de Jean-Jacques Annaud La Guerre du feu dévoile avec émotion le moment où deux êtres cessent de s’accoupler comme des animaux pour inventer entre eux le face-à-face amoureux. Une jeune sauvageonne, obscur objet de l’attraction sexuelle, tourne son visage vers le compagnon qui se trouve derrière elle. D’un geste pudique, presque malhabile, celui-ci se dégage, accepte le regard qui lui est offert et ouvre ses bras. Par ce vœu des regards, par cette valse des corps, l’accouplement devient acte d’amour.

L’anthologie établie par Christian Poslaniec fait revivre, sur un mode poétique, le principe simple et inédit de ce face-à-face amoureux : à chaque double page, un poème écrit par un homme répond à un poème écrit par une femme. L’un et l’autre se regardent dans le miroir du livre.
Cette parité parfaite est l’occasion de retrouver quelques couples mythiques de la poésie amoureuse : Pernette du Guillet et Maurice Scève, Louise Labé et Olivier de Magny ; plus proches de nous, Hélène et René Guy Cadou, Pierre et Colette Seghers. D’autres couples, plus inattendus, instaurent un dialogue par-delà l’espace et le temps : Jacques Prévert et Andrée Chedid, Joyce Mansour et Arthur Rimbaud, Marie Noël et Charles Baudelaire. Au total, trente-six hommes et trente-six femmes pour une anthologie de la connivence amoureuse.
Les douze chapitres de ce livre en évoquent tous les aspects : rêveries, tentations, premiers émois, aveux, frissons, jeux érotiques, jalousie, passion, orages, souvenirs. Que chacun de ces thèmes soit introduit par un vers tiré d’un refrain populaire ne saurait étonner : en matière d’amour, on connaît la chanson !"

Bruno Doucey et Jean-Pierre Siméon

Paru le 14 février 2007

Éditeur : Seghers

Genre de la parution : Anthologie

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.