Elle, séparée

Catherine Leblanc

Cette femme a vécu
Je vois mieux son visage
qui ne regarde pas que moi
mais tant d’autres et l’ombre

Je connais seulement maintenant
alors qu’elle s’achève
sa trajectoire sur cette terre
sa courbe scintillante
son tremblement

Je ne savais donc rien d’elle
à quel point elle était séparée
profonde

Je croyais que je l’aimais
ou la détestais
mais c’était sans importance
Elle s’inscrivait
dans chaque atome

Elle passait
librement
ses mains comme des feuilles

Elle laissait des images
sur un chemin, à une table, devant le feu
son corps changeant à travers les âges
Elle lançait des paroles

Les instants étaient les pièces d’un puzzle
Maintenant se révèle toute sa présence
l’existence d’un nom secret
que personne ne peut prononcer

Son nom de vivante
je le porte en moi comme jamais

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.