Enfance, poème écrit par Patricia Soula et Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun

Enfance

La tentation de s’incliner devant l’enfance
Est une erreur enrobée de miel
L’homme s’y rêve
A l’ombre d’un arbre
Où la connaissance ne scinde rien
Ni bien ni mal
Il est l’enfant

Il est bon d’aimer l’enfance
Fragile équilibre de l’amour infini
Et de l’égoïsme tranchant
Parfois totalitaire
L’homme s’enivre de pureté
Et oscille le saccage
La bascule de l’innocence

Ainsi vit le père de l’homme
Devenu rat pour l’homme
Enterrant l’enfance et ses boniments
Son garant contre la mort
A l’envie
Respiré dévoré
Une caution
Avalée crue

Les grands assassins de l’humanité
Ont tous été des enfants
Funambules angéliques
De tant de drames annoncés
L’enfant ignore
Avant de s’abîmer dans la carrière
D’être soldat martyr indifférent
Que tout cela s’oeuvrait déjà en lui

Il reste suspendu
Un enfant qui sommeille
Comme le rêve qui a pris froid
D’un amour perdu.

Poème écrit par Patricia Soula et Tahar Ben Jelloun
Pont-Audemer, 24 septembre 2011

Poème
de l’instant

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen, Stèles, « Stèle au désir », 1912.