Fantômes de Giacometti

Michel Ménaché

I

L’érosion du siècle
a travaillé son visage
avec les burins
de la barbarie

L’homme qui marche
n’a pas cédé le pas
aux fossoyeurs déments
de la lumière
mais la silhouette
s’est allongée
de toute la fureur
rentrée
comme les os
sous cette peau
de chagrin
ravagée
par la
faim

Giacometti cherche
le squelette
dans l’être
il voit à travers
se voit lui-même
à l’épreuve du vivant
résistance des muscles
en orbite autour de l’œil

Tout ce que le ciseau
de l’artiste arrache
à la matière
ce sont les cellules
les neurones
dont le corps s’allège
au fil des ans

L’âge se mesure
à la part manquante
seule l’expérience
demeure
scarifiée
dans les chairs

L’homme qui marche
creuse pas à pas
son tombeau intérieur
avec l’acharnement à vif
que les tressaillements
dessinent sous la peau

II

Un chien de fin du monde
un chien d’apocalypse
un chien qui va droit devant
après l’hécatombe
un chien au ventre défait
un chien vidé de sa rage
un malheur de chien
perdu dans le néant
des ombres
qu’autrefois on nommait
les hommes…

Michel Ménaché

Poème
de l’instant

Brefs Déluges

C’est drôle ce qu’on arrive à faire
Avec un cintre
On peut le déplier, le tordre
En un petit cygne qui vogue sur l’eau

Sébastien Fevry, Brefs Déluges, Cheyne éditeur, 2020.