Fragments du discontinu

Auteur : Isabelle Baladine Howald

Fragments du discontinu

La poésie d’Isabelle Baladine Howald, instable, dépouillée, développe une sorte de précarité de la langue, une « sciure de voix / voix diffractée », seul moyen d’approcher ce qu’elle appelle le « discontinu », nous donnant à entendre un ego et un sum en détournant à son profit la célèbre phrase de Descartes (cogito ergo sum), lâchant au passage la lettre r de ergo, le transformant en ego : un passage d’un « donc » en « moi ».

Elle cherche un ravissement, un emportement où ce ego/moi et ce sum/je suis se superposeraient et installeraient entre ces deux substantifs une sorte de redondance affirmative : « ego sum à ce moment-là / corps âme joints », et questionne ici quelque chose qui serait de l’ordre d’un trait, d’un rapport, ou d’une relation entre ce qui serait l’âme (« qui est-elle… / Est-elle immortelle ? ») et un corps… Peut-on penser quelque chose d’autre qu’une relation duelle ou une union harmonieuse de ces deux entités que sont l’âme et le corps ?

Peut-être uniquement si le je est en proximité avec un tu ou un toi. Je n’est pas ici seulement conjugué à la première personne mais est aussi utilisé en pronom ou en sujet plus indéfini (« Je se mit à bégayer… » ; « je meurt donne la séparation »). Il y gagne alors une permanence… immédiatement réduite par des notations de temps ou de lieux (« … à la fin de l’été »). Quant au tu, au toi, il vient souvent comme un appui (« un dos »), une présence (« Je te sens derrière moi »), qu’on devine en partie imaginée, comme un corps à soi qui fut :

« Toi mon membre fantôme ». Or, même avec cette amputation, l’altérité, au fil du poème, gagne en force car elle est principe de mouvement : « Je t’ai vu passer mon fantôme… ». Ainsi le je et le tu, loin de se combattre, s’appellent, se rapprochent, s’attachent, mais pour aussitôt… s’éloigner.

Paru le 15 juillet 2020

Éditeur : Editions isabelle sauvage

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Gérard de Nerval

« Vers dorés »

Homme ! libre penseur – te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose :
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’Univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant…
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose :
Tout est sensible ; – et tout sur ton être est puissant !

Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie :
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais point servir à quelque usage impie.

Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

Gérard de Nerval, 1808-1855, « Vers dorés ».