Franck André Jamme

Franck André Jamme naît 21 novembre 1947 à Clermond-Ferrand.

Franck André est le fils d’une institutrice et d’un violoniste et résistant. Enfant, de 1954 à 1959, il est soprano solo dans un chœur d’enfants. Il commence véritablement à écrire à l’âge de ans. En trois ans, il rédige deux livres dont des extraits paraissent dans Les Cahiers du Chemin, sous un pseudonyme.

En 1983, René Char, qu’il voit régulièrement depuis quelques années et qui l’a aidé à publier son premier livre, L’Ombre des biens à venir, lui propose de participer à la mise en oeuvre de sa Pléiade.

Gravement choqué par un accident en 1985 sur la route Delhi-Jaipur, il écrit pendant sa convalescence La Récitation de l’oubli qui paraît aux Éditions Fata Morgana.

Aujourd’hui, Franck partage sa vie entre Paris et Bordes, un village du nord de l’Yonne.

Spécialiste des arts bruts, tantriques et tribaux de l’Inde contemporaine, il a participé à l’organisation d’une vingtaine d’expositions en France et aux Etats-Unis : Magiciens de la Terre au Centre Georges Pompidou en 1989, Azur à la Fondation Cartier en 1993 ou Korwa au Drawing Center de New York en 2000, sans oublier de réguliers accrochages depuis dix ans à la Galerie du Jour/Agnès b. Paris.

Franck André Jamme est également traducteur, notamment des poètes Lokenath Bhattacharya, Udayan Vajpeyi et John Ashbery.

Extrait

Extraits de La vie des scarabées
(Melville éditeur, 2004)

Alors ouverture des portes.

À l’aube.

S’il le fallait, il était vraiment capable d’insister.

Même si elles étaient déjà ouvertes. Aucune importance.

Et il disait que tout était soluble dans l’air des jours. Que tout s’y dissolvait.

Tendait l’oreille, percevait de plus en plus clairement que cert ines choses de nature disons délicieuse n’étaient au fond là que pour nous épargner.

Ça ne ferait qu’une chance de plus.

Se demandait si cela signifiait que la moindre insurrection était interdite.

Il chantait ses listes : Les baguettes qui tremblent, les pressentiments des animaux, les curiosités de la pensée, l’ineffable puissance de la brume, les cheveux qui s’embrouillent ‹ et si on les coupe, il en sort du sang.

Car il aurait pu tout tracer, tout colorer encore des milliers de fois.

Ou ce que pouvait bien penser le fleuve, au bout du compte, de sa propre fin.

Que certaines choses de nature disons favorable n’étaient au fond là que pour voiler le gouffre de forces chaotiques qui suivait le moindre de nos pas aussi sûrement que notre ombre.

Jamais de la même façon.

Que tout était soluble dans l’eau des mots.

Tout s’y perdait.

Se demandait si cela signifiait que la moindre révolte était vaine.

Marchait. De plus en plus effaré. Commençait à distinguer la petite cabane, au loin, qui ne devait pas être plus grande qu’une niche de chien et que tout le monde dans la région appelait pourtant "le palais de la possession", il n’avait jamais su vraiment pourquoi, même s’il avait parfois entendu dire par certains qui l’avaient visité qu’à l’intérieur il n’y avait en fait rien. Du tout. Que la possession.

De ce lieu où le fleuve se noyait dans la mer, clairement.

Savait aussi que le puits de lumière oublié qui dormait au fond du langage pouvait très bien être considéré, après tout, comme un leurre. Et en se disant "leurre", il voyait effectivement un appât.

Ou ce long friselis qui passait si près de la barque, la doublait, puis tout à coup se retournait pour se diriger droit vers nous, lentement, à contre-courant, et nous nous disions soudain qu’il devait y avoir là-dessous quelque chose comme un présage, non ? Mais de quoi ?

Est-ce que la brume, dans l’esprit, aiguisait plutôt le regard du monstre ?

Ou la faveur ?

Il aurait pu se rappeler, par exemple, qu’il arrivait à l’homme de franchir le seuil de n’importe quelle chambre avec le présent battant dans ses mains, rouge, toujours lentement, nu ou presque.

Se demandait si cela signifiait que le tragique s’était peu à peu mué en un imperceptible brouillard, presque invisible complètement.

Tandis que les yeux de l’autre, nue ou presque elle aussi, ne reflétaient plus soudain qu’une très sûre variété de réel.

Il chantait ses listes : "L’art de faire face à l’extase sans broncher, le vacillement du monde, les mélanges de nonchalance et d’esprit de perfection, le redéploiement des énergies soi-disant perdues, les histoires peu ordinaires qui venaient échouer parfois dans certains esprits".

De ce lieu où il s’approchait enfin de plus vaste que lui.

L’air était tellement transparent maintenant, derrière la brume, si peu occupé à rien d¹autre, si peu pris par cacher, par grimer, que le premier témoin venu aurait bien pu n’y voir que l¹air lui-même, seul enfin, juste en train de passer.

D’errer.

Et la possession, évidemment.

Car le monstre finissait toujours par vomir d’horribles bagues liées les unes aux autres, des anneaux de déchets que personne n’avait en fait jamais pu désigner et qui ne portaient donc pas le moindre nom.

Passer ou filer ou glisser en silence vers la pluie de lumière qui dormait au bout de la langue, l’oubliée elle aussi, pourquoi pas ?

Ou bien ils ne reflétaient plus, les yeux de l’autre, que la variété de réel au fond la moins bavarde, la plus simple. Quand on se noyait, mais de joie. Quand on devenait enfin la chose plus grande que soi.

Si fine était son attention, allez savoir, et la surface du monde tellement semblable, tellement uniforme. Souvent le même clapotis, la même houle ou presque, même couleur.

Alors ouverture des portes, bien sûr.

À l’aube surtout.

Bibliographie

  • Au secret, Éditions Isabelle Sauvage, 2010.
  • Mantra Box, Conférence, 2010.
  • De la distraction (avec Virgile Novarina), Virgile / Ulysse fin de siècle, 2005.
  • Encore une attaque silencieuse, Éditions Melville, 2005.
  • La Récitation de l’oubli, Flammarion, 2004.
  • Extraits de la vie des scarabées, Éditions Melville, 2004.
  • Nouveaux exercices, Éditions Virgile/Ulysse Fin de Siècle, 2002.
  • Encore une attaque silencieuse, Éditions Unes, 1999.
  • L¹Avantage de la parole, Éditions Unes, 1999.
  • Un Diamant sans étonnement, Éditions Unes, 1998.
  • De la multiplication des brèches et des obstacles, Éditions Fata Morgana, 1993.
  • Bois de lune, Éditions Fata Morgana, 1990.
  • Pour les simples, Éditions. Fata Morgana, 1987.
  • La Récitation de l’oubli, Éditions Fata Morgana, 1986.
  • Absence de résidence et pratique du songe, Éditions Granit, 1985.
  • L’Ombre des biens à venir, Éditions Thierry Bouchard, 1981.