Funambules

Ariane Dreyfus

Il n’y a toujours pas d’arbres, rien qui serait faux ici
Il y a des fils que l’air fait briller

Comme si une grande araignée était venue pour qu’on se sente tout petits

Se décidant
Une jeune fille monte à l’oblique
Si lente aux pieds nus

Maintenant on se demande
Ce qui est simple

Orteils pâles, pétales d’harmonieuse monotonie

Détachés de la peur en marchant

Ne pas trop creuser
Le fil fatigué d’eux

Ou bondir en arrière
En bâillement fou

Surtout ne crie pas
Beauté sans rien d’autre

Un deuxième, un garçon
S’approche en faisant tout vibrer
Elle s’agenouille sa main tient le fil
Qui tremblerait trop il court

Comme des questions directes les fils se croisent
Une nouvelle jeune fille court sur l’un pour se cogner à l’autre
Au milieu du ventre
Puis c’est un garçon qui avance la main
Où la nuque se cambre

Ce sont des lumières que je vous raconte, de simples lumières

De délicates difficultés comme
Fiançailles sur des fils parallèles

La main s’appuyant sur l’air
Les yeux fermés
C’est encore ses doigts qu’elle cherche
C’est encore ses doigts qu’il cherche

Puis ses joues dans le vide

Touchée, elle attache ses cheveux
Avant de poser sa tête sur l’acier fidèle

Une minute après se redresse
Cheveux défaits
Pourtant il n’y a pas eu
De couronne

À genoux
Deux garçons la regardent
Les paumes aux aguets pour le danger

Je vous raconte chaque lumière

Quand l’une tombe
De plus haut
L’ombre du fil vient sur le sol
Un homme blessé sort du noir 

« Parfois je fais ce rêve que je remonte sur le fil »

Il peut, sur la ligne de l’ombre à peine débordant
Tituber sur le doux tapis rouge

Tout cela pour refermer ses mains sur le fil
Où marche une femme qui pour lui elle est belle

D’abord elle tend son pied
Comme un doigt se glisse dans l’anneau
Plus lentement qu’avant

Les mains toujours levées
Il tient le fil dans sa réalité

À chaque pas elle écrase tendrement
La main qui tient le fil
Il avance son autre main pour qu’elle l’écrase aussi
Tendrement

Très amoureuse elle oublie sans cesse d’avoir pitié

Ainsi tout au long du fil

Travaille mon amour

Pourquoi serions-nous ailleurs
L’un de l’autre ?

À la fin elle s’assied, le laisse
Lui serrer les chevilles, lui prendre les deux pieds,
Y enfouir son visage

La lumière s’alourdit dans le fond du cœur.

Extrait de Le dernier livre des enfants, inédit.
Une première version de ce poème a été publiée dans le recueil La terre voudrait recommencer.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.