Grasse, la rétive

Jean-Marie Barnaud

Grasse, La rétive

Rodoart d’Antibes, Guillaume l’ayant fait prince, avec en prime le rocher du Puy dont ils ont chassé, tous deux botte à botte, les Sarrasins, a fait venir un fontainier : quand la sécheresse cuit la terre, que les disettes, les guerres ou la peste creusent et jaunissent les flancs du peuple – dès qu’on murmure, donc – les puissants font danser les sourciers. Celui-ci, un petit malingre, trébuche sur les collines depuis des jours, sa baguette en fanons de baleine arquée devant lui, prédisant où se croisent les veines loin sous terre.
On le vénère. Mais on le craint aussi pour la divination : sourcier, sorcier, sonnent de même.
Rodoart sent bien que la ville est rétive : il y a cent ans, elle a déjà dit non à Boson, roi des Francs. Rétive, mais riche. Grasse, comme dit son nom. Et donc Rodoart l’a prise. Il a des vues sur elle. Il veut l’étendre vers l’ouest et le nord. Tenir aussi la montagne sous sa paume rude.
"Par ici, dit le sourcier, les eaux couleront toujours : pays de cocagne."
Et Rodoart se réjouit, voyant aussi de son rocher frisotter la mer au levant et, dans sa tête, sa flotte bénie par l’abbé de Lérins courir jusqu’à Gênes, chargée d’olives, d’huile et de peaux. Et l’or rentrer à flots.
"Ne t’abandonne pas aux rêves, lui dit le fontainier : les gens d’ici vous les feront payer. N’aiment pas qu’on les achète, ni qu’on les vende. Secoueurs de jougs. Et rétifs à jamais, ce me semble."

Poème
de l’instant

Dante Alighieri

Purgatoire, La Divine Comédie

Me vint un tel désir sur le désir
d’être là-haut qu’à chacun de mes pas
je me sentais pousser des ailes et bondir.

Dante Alighieri, Purgatoire, La Divine Comédie, Traduit de l’italien par Danièle Robert, Actes Sud, 2018.