Haïti

Anne Marie Bernad

C’est à croire
que la terre a ouvert ses bras
le sang se tait
pour que parlent les larmes
évidence d’un coing
enfoncé dans la chair
de ceux qui restent

Ainsi la mort
se pose en tas
sur la déchirure innocente
des trottoirs désossés
Le temps arrêté
sous les ruines
ronge la chair
à main nue

Ceux qui cherchent
les dents serrées
remuent des pierres criminelles
avec des yeux de sang
blessure ouverte
dans le silence de l’effroi

Parfois
la main s’impose
dans la rigidité du jour
chaude ou froide
la force surgit
des tombes éclatées
le cri se tait

L’errance
cherche dévastée
l’enfant sauvé au corps
bouclier de tendresse
l’autre
au hasard

Rien
n’a de cri
que survivre
à la gueule du monde
aux films des trottoirs
aux rues inanimées
jour et nuit
chapelet
qui se vide
comme sang écoulé
entre les pierres blanches
jusqu’à l’ultime
respiration d’être

Pas assez de mots
pour répandre
l’odeur
de ce qui flotte
ville martyre
écroulée
arrachée au soleil
de janvier
au sol brûlé de vie
soudain
dépossédée
de rêves enfouies

Le temps porte
des jours empierrés
chair enfouie
mains tendues
blanc
jusqu’à la poussière
du noir inaudible

L’enfant sauvé
dans le bras vierge
ne saura pas
l’image immergée
d’une volonté puissante
au-delà du geste

Ce qu’il reste à croire
nourrit le meilleur
l’essentiel
touche le pire

Ailleurs nous parle
de nos ruines
relève les corps
jusqu’à l’être
moins froid
d’une réalité
qui féconde
l’obscur

Anne Marie BERNAD (inédit 2009)

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.