Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme


C’est la voix d’une femme que l’on entend, une voix de femme dans le désert.
Cette femme est Agar. La servante de Sara, femme d’Abraham. Sara, stérile, envoya son époux vers Agar pour que celle-ci lui donne l’enfant qu’elle n’a pas. D’elle naît Ismaël, père des Arabes. Ensuite, selon la promesse divine, Sara est à son tour enceinte d’Abraham. Elle met au monde Isaac, père des Juifs et des Chrétiens. Tous ont le même ancêtre, Abraham. La rivalité, la jalousie entre les deux femmes, le souci de l’héritage, pousseront Sara à faire exiler Agar, à qui Abraham donne du pain et de l’eau pour qu’elle s’en aille dans le désert, avec son fils. Dans la Bible, l’on sait qu’à demi-morte Agar et son fils s’abreuvent à la source miraculeuse (du nom de “Zamzam” pour les musulmans) indiquée par l’Ange de Dieu ; et puis l’on sait que plus tard elle fera quérir une Égyptienne (une arabe) pour épouse de son fils Ismaël.
Ensuite, on perd complètement sa trace. Dans le Coran, au contraire de son fils Ismaël, elle est tout-à-fait inexistante. Elle disparaît. “Celle qui se trouve proscrite dans le texte biblique sera littéralement exclue du texte coranique. Elle est hors texte et n’habite même pas le corps du Livre fondateur.”
Voilà pour la source d’inspiration du poème d’Adonis. C’est sur le destin, tout intérieur, de la servante, l’esclave exilée, Agar, qu’Adonis se penche. Seulement, fait important, il ne la nomme jamais. Elle est “La femme”. Si bien que cette femme, cette voix de femme dans le désert, peut devenir celle de toutes les femmes opprimées dans leur désir. Car, que dit cette femme ?

Elle dit qu’elle aime. Elle dit qu’elle désire. Elle parle de son corps. De la puissance de vie d’un corps de désir. Exilé, ignoré totalement dans sa sensibilité et son secret, réduit à une matrice, le corps lutte en pleine expérience de l’éparpillement, et de mémoire il s’invente une langue. Elle devient la voix qui transgresse. Une voix charnelle. Au-delà de l’histoire, il y a ce corps, ce corps à peine pour lui-même connu, qui dit Et moi ? Et tout ce plaisir d’amour qui me lie à l’homme qui a eu pouvoir de m’en éloigner ?. Agar s’interroge, écoute son corps, parle. “C’est au nom du corps qu’elle s’élève au-dessus de la foi.”* “Son corps de femme est vivant, ouvert sur le désir et la trace du plaisir. Corps superbement érogène, qui ne peut se dire que dans l’érotisme, l’appel à l’autre pour s’étreindre. “J’ai du désir et j’aspire au plaisir.” Elle psalmodie le corps, sa profondeur et son étoffe, son repliement et son invagination. Ce n’est pas l’âme qui se souvient, dit Adonis, mais le corps.” Corps en exil d’où sort une parole de corps amoureux.

Spectacle porté par une musique en direct “mordante et vive, ronde et douce, puissante et animale”, dont l’instrument principal sera la batterie, jouée par un homme… : “C’est ainsi que j’entends chanter les tambours et ciseler les bronzes d’une batterie universelle. Il en émane des mélopées arides et célestes sous la bienveillance de couleurs harmoniques suspendues. Ce laboratoire sonore embrasse la poésie autour d’un instrumentarium rare, atypique et singulier”.


Avec Adonis lors de la création du spectacle aux Rencontres Poétiques Les Porteurs de Mots chez Lily-Germ Louron (Hautes-Pyrénées).

Une tragédie
D’après le poème d’ADONIS
(publié aux éditions Mercure de France)
Avec
Sarah JALABERT - Conception et interprétation
et
Alexis KOWALCZEWSKI - Création musicale

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.