Hommage à Baudelaire et Marie Noel

Colette Nys-Mazure

Baudelaire (1821-1867) et Marie Noel (1883-1967)

Oserais-je dresser un tombeau double pour ces poètes que tout semble opposer ? Folie d’allier l’eau et le feu ! Cependant l’un et l’autre m’enchantent et me fécondent.
Un homme ténébreux, une femme de joie, mais aussi un homme de plaisir et une femme de désert. L’un comme l’autre ont connu le vertige du mal ; ils aspirent à l’Idéal mais lui, en opposition au Spleen, elle en foi ardente et ardue. Ils sont au monde, tous sens dehors : chez lui, l’odorat en priorité, chez elle, l’oreille musicienne. Oui tout les sépare, mais la poésie les rassemble et donne à leur vie si brève pour l’un, si obscure pour l’autre, une splendeur et un héritage hors du commun.
Alors je suis là, mots à la bouche, fleurs à la main, sur le faîte de leur demeure dernière : Je n’ai jamais eu de maison mienne, avoue l’une, tandis que l’autre décrit à l’aimée le terme du voyage auquel il la convie :Des meubles luisants/ Polis par les ans,/ Décoreraient notre chambre
Entends ma chère, entends la douce Nuit qui marche chuchote l’un, alors que l’autre tisse ses chansons autour des heures : Conduis-moi lentement seul à travers les choses,/Le long des heures tout à tour brunes et roses.
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques entonne Baudelaire, et Marie Noël murmure J’ai vécu sans le savoir,/Comme l’herbe pousse…
Affronter, confronter des fragments, quel intérêt ? Seule m’importe la force du verbe qui me poétise. A cette double source, je vais boire quotidiennement. Et l’eau étincelle dans le creux de ma main avant de nous rafraîchir.

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.