Hommage à Manette

Anne Marie Bernad

Femme solitaire du temps effacé, elle ne reviendra pas en arrière, car elle porte ce tronc haut et fier du pays Landais et ce visage de sable blanc au bord des lèvres.
L’océan est en elle, barrière des hautes herbes où s’engouffre le vent, oriflamme tendu vers le large. Il y a dans son regard les vastes ressacs d’une eau bleue qui se déroule à l’infini, et lorsque on observe, l’écume des grandes marées.
Elle marche altière, d’un pas souverain dans la mémoire de ces hauts lieux où planent les mouettes ; l’espace libère… Elle est l’espace des jours épuisés de sel, où l’auréole de ses cheveux secoue les vagues, elle a été le sel et c’est l’effort qui brille sur ses mains blanches comme un miroir dans lequel elle peut se regarder, encore brûlante.
La vie est à la portée des femmes qui naviguent dans la beauté, qui avancent fièrement comme de grands navires silencieux et secrets qu’il est difficile de vaincre. Femme, porteuse d’eau, de symphonie, de sève, aux lourds regards, aux éclairs gris des brumes océanes.
Le poids des ans a sculpté dans sa chair, la coque légère d’un voilier. De l’océan à l’étang, elle peut ainsi poser sa voile blanche, sa voix de femme où fleurit la tendresse ouverte des fleurs fuschia.
Comment ne pas s’enraciner, dans cette femme d’eau et de voile, de plage et d’espace qui gagne sur la terre, sur la pierre du temps…

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.