Il fait un temps de poème

Auteur : Yvon Le Men

Il fait un temps de poème

[…] En vingt ans de temps de poème à Lannion, quinze à Saint-Malo et cinq à Achères, j’ai toujours gardé le désir d’interroger, à la façon du commissaire Maigret quand il veut à tout prix comprendre l’assassin qu’il va arrêter. Je veux comprendre d’où vient le courage de Boualem Sansal d’affronter à la fois les islamistes et un pouvoir algérien totalement corrompu. D’où vient le nom de Claude Vigée - vie, j’ai - qu’il a pris pour viatique lors de son entrée dans la résistance en 1939. D’où vient le sourire d’Azouz Begag qu’assombrit parfois une goutte de mélancolie. D’où vient la capacité de Seyhmus Dagtekin et de Björn Larsson à changer de langue comme on change de cheval au poste frontière. D’où vient la paix qui se dégage de la violence des poèmes de Bernard Noël. D’où viennent la voix chaude du Peul Souleymane Diamanka et celles envoûtantes de Benat Achiary, de Yann-Fanch Kemener et de Maram al Masri. D’où vient notre sentiment d’être en lévitation quand nous écoutons, à fleur de peau, circuler le souffle fragile de François Cheng au milieu du vide. D’où vient que nous sommes blessés par la détresse du grand journaliste que fut Gilles Courtemanche et dont le livre Un dimanche au bord de la piscine de Kigali a fait le tour du monde. D’où vient notre étonnement devant la capacité du Palestinien Elias Sanbar à ne pas baisser les bras en prenant appui sur les poèmes de son ami Mahmoud Darwich. D’où viennent ces petits miracles que sont ces présences parmi nous, aussi brèves soient-elles.
Je ne vais pas donner ici les noms de tous mes invités. J’en ai choisi quelques-uns au hasard des livres qui jonchent en ce moment le parquet de mon bureau. Quelques-uns pour dire le bonheur que j’ai eu d’abord à les lire, ensuite à les voir venir de loin, à les écouter enfin dire leurs textes devant ceux et celles sans qui la rencontre n’aurait pas lieu : le public, ceux qui, par leur lecture d’abord, leur écoute ensuite, multiplient au centuple le mystère de l’œuvre ainsi partagée. […]

Paru le 1er mars 2013

Éditeur : Filigranes

Genre de la parution : Anthologie

Poème
de l’instant

Valère Novarina

Chronophobie

Ici-bas dans la tourmente, il danse
Écoutez mes aïeux :
Je danse à la gueule de dieu

Traçant une ligne invisible
Entre n’être et naître pas
Entre naître et n’être pas
J’ai vécu vaille que vaille
Tout au fond d’l’univers
Le réel m’a pris en tenaille
Je danse à cœur ouvert

Le jour venu, mon âme d’animal
Si vous la trouvez en moi
Portez-la dans le sein d’Abraham !

Mai 2019, Valère Novarina, extrait de Chronophobie, poème inédit confié au Printemps des Poètes pour la 11e édition du Prix Andrée Chedid du Poème Chanté.