Jean-Claude Villain

Né en Bourgogne en 1947, Jean-Claude Villain a très tôt choisi un ancrage méditerranéen. Après avoir beaucoup voyagé en Méditerranée, il partage sa vie entre le sud de la France et la Tunisie. Son oeuvre poétique est tournée vers l’espace méditerranéen dont il épouse les mythes et le chant, et qu’il parcourt autant par l’écriture que par les voyages, les amitiés et les traductions.
Il est l’auteur d’une trentaine de livres, tous accompagnés de plasticiens : poésie, théâtre, essais, nouvelles, chroniques, études critiques, versions françaises d’auteurs étrangers, ainsi que de nombreux livres d’artistes. Il poursuit une activité de critique littéraire pour plusieurs revues. Il a donné de nombreuses lectures publiques et participé à des récitals et festivals, en France et à l’étranger. Deux essais ont paru sur son œuvre : l’un de Chantal Danjou : « Jean-Claude Villain, damier de parole et silence », en 2001 aux Ed. L’Harmattan, l’autre de Constance Dima : « les formes de l’amour dans l’œuvre de Jean-Claude Villain » en 2006 aux Ed. K. Sfakianaki (Université de Thessalonique). Un dossier lui a été consacré par la revue Encres Vives en 2003 et une vidéo par Itiné’art.

Extrait

TREIZE STATIONS

A présent, je ne peux pas lire plus loin(…)
Parce qu’on m’a privé de la lumière, de la mer et du pain.
Comment se fait-il, compagnons, que nous soyons victimes des pièges de l’effroi ?
Georges Séféris

1- Tu tends vers la cime de ton arbre. On t’a scié les branches. Tu n’es plus que l’échalas de toi tendu vers le ciel. Tes pousses elles-mêmes coupées. Lit de fertile pourriture.

2- Tu avais écrit bonheur au début de la page. Tu avais vécu. Rêvé. Ri sur le sable chaud. La mer venait en collier sur ton visage. En perles d’eau et de corail à la lisère de tes yeux. A la commissure de tes lèvres. Palmes. Peaux brunes. Les nuages passaient seulement à l’horizon. En avant la ligne des paquebots. Une blancheur innocente baignait. C’est pour toi. Que s’ouvraient les sillages.

3- Tu regagnes l’austérité terne de ta tanière. Chancre de solitude. Tu en fais ton chant. Quiétude sourde. Vains appels. Des visages passent en frise suspecte. Ta mémoire ne les reconnaît. Sont-ils songes vestiges de tes désirs. Sont-ils morts aimés. Amours négligées. Au bord des lits où s’annonçaient les fastes.

4- Te tient ta solitude austère. Un œil nouveau croît en toi. Vision ou cyclone tu sais. Les écrits d’un autre âge reviennent traverser tes chairs. Ton sang. Ta mémoire. Tu célébras. Tu fus célébré. Jours gris désormais. S’il reste un bleu il sera pâle. Etranges quelques oiseaux. Chantent encore. Près de toi.

5- Tu reviens sur ce goût âcre de cendres entre tes dents. Ta langue irrigue ta bouche d’une salive grise. Tu sens la chaleur des fours s’approcher de ta chair. Aucun mot ne vient. Faire effraction à tes lèvres. Tu restes muet. Hébété même. Pourtant tu es encore. Un homme.

6- Trois papillons ensemble caressent une fleur. Et tu dis regarde. Ici la vie le monde. Dansent au bout d’une branche. Une feuille fragile désigne. L’air que tes poumons oublient. Tu traces un signe tragique dans la poussière. Crachat séché par le soleil. Dur. A même la fente de tes yeux le ciel tendu se déchire. Et ce rai de lumière. Grise. Transperce les trois insectes. A l’aplomb de ton cœur.

7- Couché sous le seuil le malheur guette. A la porte de ta maison. Lentement il chauffe au rouge son fer. Dans le feu qui couve. Sous les strates du temps. Obscure une transmission sournoisement s’insinue. Elle gîte dans l’antre des fourrés. Tapie durant de longues saisons. Et surgit soudain. Plante ses crocs d’émail dans des chairs d’enfants. Ce sourd pressentiment dissipe-le d’un geste augural. Si tu connais les rites. Accomplis-les. Récite les formules. Même sans foi. Dans la simple superstition. Des âges.

8- Qu’est donc le domaine. Magnifie-t-il ton nom. Une majesté de toi. Ici tu es roi. Au maintien fragile. Et gueux glissant sur les marches humides. Ombre que la nuit efface contre les murs. Ton trône une fée autrefois t’y déposa. Les sièges se vident. Sans complot. Sans révolte. Batailles inutiles. Remparts vains. Point de duel donc. Point de rixe. Seul tu te restaures. Tu retournes au domaine. Où le silence. Poursuit les oiseaux. Nul esclave pour agiter les palmes. Elles se balancent cependant. Zébrant ton visage. D’un masque. Grimé.

9- Grande solitude du sommeil. Grand silence. Grand oubli. Lentement le monde respire. Par tes narines. Immobiles. Par ton souffle. Eteint. Au cycle des années-lumière les longs méridiens. Circulent de part en part. Trouent ton corps fluide. Assoupli par tes nages. Les vagues enveloppent. Jusqu’aux brumes où tu te dissipes. Au loin des masques vains. Jouent encore dans les fêtes. Tu dérives. Canot fantôme. Esquif fugace. Sans aucune ancre. A jeter.

10- Après tous les parcours te reste-t-il une certitude. La vie abîme disait jadis le sage. Tu lui réponds. Elle allège. Quelle autre parole peux-tu tenir. D’opaque transparence. Entre opale et jade. Tu hésites.

11- Deux vieillards te tendent. Le miroir de la vie. Ils ne spéculent pas. Ils sont. Le bord de l’éternité les happe. Terre qui s’effrite. Crevasse qui s’élargit. Jusqu’au fond du gouffre. Douceur cependant. Quiétude. En eux une mer. Veille de tendresse. Ultime ancrage. A l’échange de leurs souffles.

12- Tu te rapproches des grands tombeaux où sommeillent des monstres. Des fastes affichés ne reste qu’une sourde fraîcheur. Un silence stupide cerné par le vide. Vif de jadis soudain immobilisé dans la pierre. Tendre. Qu’un ongle raye. Qu’un bec écaille. A quelle échelle se dilue cette poussière de silice. Dans le sable. Limon du temps.

13-Ta marche porte ton âge. Discret. Les herbes jamais tu ne les avais foulées. Comme cela. Humées non plus. A ce point du parcours tout est devenu simple. La campagne assourdit l’air. Pour feutrer tes pas. Quelques ombres suivent encore ta silhouette. Avancent dans ta trace. Serais-tu devenu maître. Toi le fragile. L’incertain. L’inaccompli.

Bibliographie

Poésie, depuis 1989

  • Ithaques, aux Editions Le Cormier, 2011
  • Fragments du fleuve asséché, éd. de l’arbre, 2008
  • Vrille ce vertige, avec des dessins de Dominique Médard, Ed. Propos2, 2006
  • Sept chants de relevailles éd. Encres Vives, 1994 et 2001 (en arabe aux éd. Anep, Alger, 2003)
  • Dix stèles et une brisées en un jardin éd. Tipaza, 1998
  • Thalassa pour un retour éd. L’Harmattan, 1997
  • Eté, froide saison éd. L’Harmattan, 1996
  • Orbes, éd. L’Harmattan, 1993
  • Et lui grand fauve aimant que l’été traverse, éd. Unimuse, 1993 (en bulgare aux éd. R. Barossov, Sofia, 2003)
  • Leur Dit éd. L’Harmattan, 1992
  • Le Tombeau des Rois, suivi de Roi, guerrier et mendiant éd. L’Harmattan, 1991
  • Parole, exil précédé de Confins éd. L’Harmattan, 1990
  • Le schiste des songes (Lieux II) éd. Telo Martius, 1989
  • Le Pays d’où je viens s’appelle amour, 1988, Des Aires.
  • Face à la mer, suivi de Brève Béance, 1987, H.C.
  • Du côté des terres, 1985, Le Temps parallèle.
  • Le soleil au plus près, 1984, H.C.
  • Lieux, 1980, H.C.
  • Du gel sur les mains, 1979, H.C.
  • Paroles pour un silence prochain, 1977, Plein Chant .
  • Terres étreintes, 1977, L’Arbre.
  • Au creux de l’oreille, 1974, St Germain des Prés

    Prose

  • Le monde est beau et nous avons des yeux pour voir, Encres Vives, 2005
  • Yeux ouverts dans le noir éd. L’Harmattan, 2003
  • Aïssawiya éd. L’Harmattan, 2003
  • L’heure de Pan éd. L’Harmattan, 2002
  • Le marchand d’épices éd. Encres Vives, 2001 (en arabe aux éd. Anep, Alger 2003)
  • Ecrire au sud, éd. Encres Vives, 2001
  • Labrys éd. L’Harmattan, 2001
  • Pour Refuge B éd. Les Cahiers de l’Egaré, 2000
  • Essais de compréhension mythologique éd. L’Harmattan, 1999
  • Jean-Marc Tixier à l’arête des mots éd. L’Harmattan, 1995
  • Matinales de pluie éd. L’Harmattan, 1995

    Livres d’artistes (poésie)

  • Tu décapites les asphodèles, gravures de Alain Suby, Atelier de La Porte dorée, 2010.
  • Nuque contre terre, peintures de Sylvie Deparis, SD Editions, 2010.
  • Vent stellaire, peintures de Magali Latil, Galerie Remarque, 2009.
  • Rivages de l’obscur, peintures de Alberte Garibbo, chez les deux artistes, 2009.
  • Le voyant, couleurs de Mylène Besson, Le Livre pauvre, collection « Feuillets d’album », 2009.(***)
  • Les orbes du désir, aquarelles de Sophie Losson, chez les deux artistes.
  • Rosée d’extase, peintures de Sylvie Deparis, Le Livre pauvre, collection « Feuillets d’album », 2008.
  • Diurnes, peintures de Sylvie Deparis, Editions JPM, Rivière, 2008.
  • La liseuse est vierge, peintures de Sylvie Deparis, Le Renard pâle, 2008
  • Qûmram, sur des argiles de Marie-José Armando, Le Livre d’argile, 2008.
  • De la cendre entre les dents, gravures de Gérard Serée, Atelier Gestes et traces, Nice, 2007.
  • Blancheur entre blancheur, et Cythère, en deux parties, pastels de Serge Plagnol, Le Museur, collection Mano a mano, 2007.
  • Le cercle des sorts, bois gravés de Dominique Médard, Atelier Jusqu’à l’Autre Rive, 2007.
  • La morsure des supplices, peintures de Colette Deblé, Peauésie de L’Adour, 2007.
  • La main de fée, peintures de Colette Deblé , Peauésie de L’Adour, 2007.
  • Seul celui qui sait voit, aquarelles de Sophie Losson, Le Livre pauvre, collection « don du poëme », 2007
  • Sixième station, peintures de Jean-Pierre Thomas, collection « Eventails », Le Livre pauvre, 2007.
  • Ici toute tombe est vide, peinture de Jean-Pierre Thomas, Le Livre pauvre, collection « Feuillets Entre-bâillés », 2007. (**)
  • L’ombre, l’effroi, gravures de Marie-Lyne Costantini, L’Attentive, 2007.
  • La deuxième neige, livre unique réunissant les contributions de l’ensemble des plasticiens invités à la Biennale du livre d’artiste de Forcalquier, octobre 2007. Collection de Forcalquier des Livres.
  • Ithaques, peintures de Geneviève Besse, L’Atelier de la Dolve, 2006.
  • Liseuse par-dessus les épaules, peinture de Dominique Médard, collection « Médaillons », Le Livre pauvre, 2006.
  • Paradoxe de l’ange, dessins de Hamid Tibouchi, Le Livre Pauvre, collection « éventails », 2005.
  • Contemplation d’un jardin, gouaches de Youl, Médiathèque de Hyères (83), 2005.
  • J’ai baisé la bouche de l’aurore, bois gravés de Martine Diersé, Ed. du Pin, 2005.
  • Plus même un souffle, gouache de Youl, chez les deux artistes, 2004.
  • Sommeil, gouache de Youl, chez les deux artistes, 2004.
  • Retour au sud accompagnement chromatique de Alain Boullet, éd. Tipiza, 2003
  • Pierres sur des argiles de Marie-José Armando, éd. Le Livre d’Argile, 2001
  • Histoire d’air accompagné d’un dessin de Magali Latil, éd. L’Attentive, 2001
  • (S)ombre(s) sur sept encres de Alain Boullet, éd. Les Deux artistes, 2001
  • Dernières parutions

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