Jeux d’eau et autres poèmes / Juegos de agua y otros poemas de Dulce Maria Loynaz

Traduit de l’espagnol (Cuba)
et présenté par Claude Couffon

Au mois de mai 1990, me trouvant à La Havane, j’ai rendu visite à Dulce Maria Loynaz. Accompagné du
poète Manuel Diaz Martinez, j’ai poussé la grille de la légendaire demeure. Une voix délicate, menue, a fait taire les chiens pour nous permettre d’entrer. Bientôt, dans les multiples pièces malmenées par l’humidité tropicale qui nous entouraient. je vis tous ces objets qui intriguaient déjà Juan Ramon Jiménez en 1937 : les tableaux, les bronzes, les porcelaines, les éventails, les bibelots, les photos, les livres entassés en piles instables. Assise devant nous dans un fauteuil colonial, ses mains très fines posées sur sa longue jupe grise, son visage très blanc sous la vague ondulante et soignée de ses cheveux d’argent, la poétesse semblait attendre patiemment les questions que nous ne cherchions pas à lui poser ; ses yeux que l’on sentait menacés par la cécité derrière les lunettes d’écaille - où était la chaînette d’or de Juan Ramon Jiménez ? - nous observaient avec une malicieuse sérénité ; le sourire était à la fois accueillant et aristocrati-quement triste. Devant notre silence. Dulce Maria nous par-la de ses projets : Un livre sur le quartier du Vedado où elle avait toujours vécu, le Vedado avec son histoire, ses légendes, ses traditions et ses coutumes. Quand elle évoquait ses amis, ceux qui avaient vécu chez elle comme Garcia Lorca ou Gabriela Mistral, des sous-entendus discrets donnaient un sel sceptique ou amusé à ses souvenirs. Avant de me quitter, Dulce Maria alla chercher quelques précieuses éditions originales qu’elle me dédicaça de son écriture haute et penchée, d’un bleu marin, à laquelle l’âge n’avait rien enlevé de sa fermeté.
Et je lui promis de traduire les poèmes qu’on lira aujourd’hui.
Claude Couffon

Paru le 1er octobre 2003

Éditeur : Indigo et côté femmes

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.