Journal foulé aux pieds

Auteur : Joël Bastard

Journal foulé aux pieds

Les campagnes contiennent en leurs lumières pauvres des mots plus doux qu’une caresse. Aussi des hurlements de détresse adressés à personne. Reviendra t-il cette nuit hurler sous ma fenêtre, l’homme jaloux et ravagé d’imaginer sa femme écartée sous un autre. Les campagnes contiennent en leurs lumières pauvres des enfants nus qui bégayent devant un père qui passe, d’une pièce à l’autre, en guettant une proie sur laquelle fondre en larmes. Les campagnes contiennent des mains cassées aux doigts perdus dans les copeaux. Des jambes floues. Des outils posés contre les murs du nord. Des tiroirs trop grands et qui coincent, dans lesquels des espérances sèchent sans bruit. Parfois un craquement fait sursauter le chat que l’on calme d’une main douce. Les campagnes nous contiennent, à la vie, à la mort. Le ciel aura beau faire pour nous sortir de là avec ses fantaisies colorées, ses lumineuses trouvailles. Ses portes secrètes au couchant. Rien n’y fera. Nous resterons en nos murs emmiellés de crépuscule et, fermant la porte derrière nous à l’infini, nous donnerons notre cœur à ceux qui demeurent là. A l’intérieur de l’antre noir.

Paru le 1er septembre 2013

Éditeur : Isolato

Genre de la parution : Livre d’artiste

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.