L’amour ce n’est pas

L’amour ce n’est pas

L’amour
ce n’est pas ce qui est en toi
ce n’est pas ce qui est en moi
c ’est ce qui existe

entre nous.

L’amour
ce n’est pas ce que je suis pour toi
ce n’est pas ce que tu es pour moi
c’est ce qu’est le monde

pour nous.

Cette contrée de vivre qu’on appelle
le monde
ce pays d’agir et de parler
qui nous unit
comme le geste d’embrasser
unit les souffles.

Le monde
avec nos yeux qui font le jour
avec nos doigts qui y dessinent le temps qui passe
avec nos doigts qui y fabriquent le temps qui passe…

L’amour
cette trace de nous
dans le monde.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.