L’émotion concrète de Claude Adelen

L'émotion concrète de Claude Adelen

"J’ai gardé ce cahier « Lutèce » à couverture bleue, dans lequel, presque chaque semaine, je colligeais les « chroniques » que René Lacôte faisait paraître aux LETTRES FRANÇAISES,dans les années 64/65. Il y donnait à lire de larges extraits des recueils parus, ou des poèmes en entier, il y parlait de Claude-Michel Cluny, de Nazim Hikmet, de Geo Librecht, de Karel Jonckeere ou de Guido Gezelle, ou de Marcel Thiry, de Jean Philippe Salabreuil ou
de Pierre Oster, de bien d’autres… Combien qui sont tombés dans l’oubli. Je voudrais encore, trente-cinq ans après, saluer, René Lacôte, sa clairvoyance, sa curiosité et son honnêteté intellectuelle aussi bien face à l’impérialisme « Telquelien » que devant le sectarisme obtus d’un Jean Rousselot, et qui firent qu’au moment où paraissaient LES IDÉES CENTÉSIMALES DEMISSELANIZE, il rendit compte d’un texte venant d’un poète dont il se sentait éloigné tout en appréciant « une méthode dont il n’est pas possible de rejeter la suggestion. » Je crois bien
que j’ai alors acheté à cause de cela les livres de Denis Roche. Ce qu’il y a de certain c’est que cette lecture des chroniques de René Lacôte a été pour beaucoup dans ma « décision de poésie », et j’ai toujours regretté par la suite qu’elles n’aient jamais été rassemblées en volume.
Aujourd’hui, combien sommes-nous à rendre compte régulièrement de nos lectures de poésie ? On m’objectera l’absence de tribunes régulières offertes par la presse quotidienne, hebdomadaire et les revues. Dans LE MONDE, un encart par-ci par là, on ne signale que ce qui n’est plus à signaler, la parution de Michaux dans la Pléiade, je ne dis pas que cela soit inutile, mais…Parler des poètes relève souvent de l’hommage funéraire. Restent la QUINZAINE
LITTÉRAIRE, les revues confidentielles, ou trimestrielles (qui pleurent souvent après des « notes de lecture »), comme ACTION POÉTIQUE où j’ai pu m’exprimer largement pendant
quinze ans. Mais le rythme de parution est souvent décalé par rapport à la publication des livres…
Certes, mais cela n’excuse pas non plus l’indifférence des poètes pour ce qu’écrivent les autres, lorsque cela ne ressemble pas à leur propre « méthode ». La leçon de René Lacôte reste alors exemplaire. J’ai parfois le triste sentiment que beaucoup parmi ceux qui écrivent de la
poésie, ne lisent guère ce qui s’élabore sur d’autres territoires que les leurs. Ou attendent pour lire, les envois de services de Presse. Or, les éditeurs sont de moins en moins généreux. Il faut donc acheter les livres des confrères !
Je ne sais pas si d’avantage de notes et chroniques changerait quelque chose à la désaffection du public pour la poésie, mais je crois à l’apprentissage de cette langue étrangère qu’est la poésie par l’imprégnation régulière, l’accoutumance. Jacques Roubaud écrit que « Si la poésie est mémoire, agit sur la mémoire, il n’y a aucune raison que sa pénétration (donc sa compréhension) soit immédiate. Bien au contraire. » Je rêve d’une chronique hebdomadaire
(pourvu que ce ne soit pas moi qui en soit chargé !) qui contribuerait un peu à cette « pénétration », donc à cette « compréhension »…"

Paru le 16 mars 2004

Éditeur : L’Act Mem

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.