L’inhabitable

Auteur : Ariane Dreyfus

<i>L'inhabitable</i>

Ce sont les "choses de la vie", ses instants de stupeur ou de joie que cherche à capter la poésie d’Ariane Dreyfus, pour en restituer la tranparence dans ce langage à la fois direct et imperceptiblement troublé, tremblé, vacillant que ses lecteurs lui connaissent. Après la parabole des westerns et la métaphore de la danse, dans de précédents recueils, les poèmes de L’Inhabitable poursuivent ce dialoguie limpide avec le réel, interrogeant la présence et le silence, le regard et l’émoi des corps. Ce qui n’exclut ni l’inquiétude, ni le mystère. La parole ici est toujours une adresse - à l’ami, au lecteur, à l’amant : une main tendue sur la page, qui en délivrerait le secret. Poésie comme un drap blanc dans le soir claquant au vent. "Il fait jour quand nous voulons / Le poème est sur la table."

Paru le 10 avril 2006

Éditeur : Flammarion

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.