LA SECONDE ENFANCE

François Cheng

Enfant, si proche encore de ta naissance
A ton tour, tu connais l’enfantement
Le monde n’est pas, tant que tu l’ignores
Tu le vois, toujours pour la première fois !
Ton regard l’enfante, l’invente, l’enchante
Aube d’été, bleu de ciel et bleu de mer
D’un seul feu. Tout est don, tout t’est offert
Espace un coup de rafale sans limite
Et le temps le trot d’un âne sans fin
La brume ayant établi tous les ponts
Une chenille ouvre la voie des dragons
Toi, tu suis la sente à travers fougères
Menant aux trésors : sauterelles – cascade
Libellule – alouette, noix – jades – étoiles…

Mais au cœur du monde, tu connaîtras tôt
La douleur des arrachements, les affres
De la nostalgie. Pour toi désormais
Quelle survie autre que la seconde enfance ?

François Cheng
Novembre 2011.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.