La neige couvrira tout

de Boris Ryji

La neige couvrira tout

Traduction de Jean-Baptiste Para

авещание

Договоримся так : когда умру,
ты крест поставишь над моей могилой.
Пусть внешне будет он как все кресты,
но мы, дружище, будем знать с тобою,
что это — просто роспись. Как в бумаге
безграмотный свой оставляет след,
хочу я крест оставить в этом мире.

Хочу я крест оставить. Не в ладах
я был с грамматикою жизни.
Прочел судьбу, но ничего не понял.
К одним ударам только и привык,
к ударам, от которых, словно зубы,
выпадывают буквы изо рта.
И пахнут кровью.

Testament

Mettons-nous d’accord : quand je serai mort,
tu planteras une croix sur ma tombe.
Elle sera pareille à toutes les croix,
mais nous deux, mon ami, nous saurons
qu’il s’agit en fait d’une signature :
de même qu’un illettré inscrit une marque sur le papier,
je voudrais laisser une croix dans ce monde.

C’est une croix que je veux laisser. Je m’accordais mal
avec la grammaire de la vie.
J’ai lu mon destin et n’ai rien compris.
Je n’ai connu que les coups, j’en ai pris l’habitude.
C’est pourquoi les lettres
tombent de ma bouche comme des dents.
Avec une odeur de sang.

Né en 1956. Poète et critique d’art, Jean-Baptiste Para est rédacteur en chef de la revue littéraire Europe. Il a reçu le prix Apollinaire pour son recueil La Faim des ombres (2006). On lui doit également des traductions d’écrivains et de poètes italiens et russes. Il est directeur de la collection D’une voix l’autre depuis 2010.

Paru le 12 août 2020

Éditeur : Cheyne

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Stèles

La cime haute a défié ton poids. Même si tu ne peux l’atteindre, que le dépit ne t’émeuve : Ne l’as-tu point pesée de ton regard ?
La route souple s’étale sous ta marche. Même si tu n’en comptes point les pas, les ponts, les tours, les étapes, - tu la piétines de ton envie.
La fille pure attire ton amour. Même si tu ne l’as jamais vue nue, sans voix, sans défense, - contemple-la de ton désir .

*

Dresse donc ceci au Désir-Imaginant ; qui, malgré toutes, t’a livré la montagne, plus haut que toi, la route plus loin que toi,
Et couché, qu’elle veuille ou non la fille pure sous ta bouche.

Victor Segalen, Stèles, « Stèle au désir », 1912.