La poésie a mauvais genre

Auteurs : Jean-Michel Maulpoix, Christian Dotremont

<i>La poésie a mauvais genre</i>

La poésie n’est pas réductible à un genre. Elle excède les catégories et met à mal les définitions, tant elle n’a de cesse de "brûler l’enclos" (René Char) et "d’aller plus avant" (Paul Celan). Les essais réunis dans ce volume s’attardent sur quelques œuvres modernes qui, à des titres divers, manifestent ces franchissements (Guillaume Apollinaire, Rainer Maria Rilke, Maurice Blanchot, Christian Dotremont…). Ils esquissent par ailleurs plusieurs portraits de poètes, en chiffonnier, en arlequin, ou en épistolier… Ils illustrent une pensée de la poésie comme parole soucieuse de la vie terrestre et qui interroge notre finitude.

Ainsi conduisent-ils à reformuler la question d’une définition possible de la poésie.

Paru le 1er avril 2016

Éditeur : José Corti

Genre de la parution : Essai

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.