Le Dormeur

Note d’intention

En 1870, Arthur Rimbaud, écrivant le « Dormeur du Val », nous faisait le récit d’une découverte : celle avec un corps sans vie. Une rencontre qu’il aurait faite, adolescent, au cours de l’une de ses fugues répétées du domicile familial de Charleville-Mézières. Aujourd’hui nous souhaitons nous confronter à la probabilité d’une telle rencontre dans notre monde contemporain occidental.

Et si nous rencontrions le Dormeur aujourd’hui ? Qui serait-il ? À quoi ressemblerait-il ? Comment réagirions-nous ? Les événements géopolitiques, économiques et naturels actuels semblent donner une légitimité malheureuse à ce questionnement : l’augmentation des personnes vivant dans la rue, due à une accentuation de la précarité et des crises migratoires ; les incidents climatiques ; l’épée de Damoclès liée aux risques d’attentats qui, pour beaucoup, mettent fin à un sentiment de paix et de sécurité sont autant de facteurs llant dans le sens de la possibilité exacerbée d’une si triste rencontre.

Ainsi, tristement, ou fatalement, nous sommes tous susceptibles de croiser un dormeur « jeune, bouche ouverte, tête nue… la main sur la poitrine ». Nous voulons donc donner un caractère universel à cette rencontre, en n’oubliant pas, par ailleurs, que de nombreuses populations sont régulièrement confrontées « aux dormeurs éternels », croisés au détour d’un chemin.

Réveiller le Dormeur aujourd’hui c’est questionner nos individualismes face à la détresse de l’autre, nos tabous et nos peurs, la violence de notre humanité…. C’est mettre en lumière sa réalité et inviter chacun à réfléchir sur ses moyens d’agir pour l’éviter. C’est s’appuyer sur la douceur et la simplicité des vers de Rimbaud pour appuyer notre réflexion.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière…. » : dès le premier vers tout semble être dit. Ce vers menant ensuite au déni d’une réalité macabre : emportés par la beauté des mots, par l’emphase et la rythmique, nous, lecteurs, refusons de voir. Peut-être, après tout, en est-il de même pour le poète qui, par mille détours, préfère s’accrocher à tout ce qui reste de vivant, de beau, pour s’éviter, et par là même nous épargner, la confrontation brutale à la violence de cette mort, à sa fatalité. Voilà la force du « Dormeur du Val ».

Réactualiser ce poème sans y contrevenir : là est le défi que nous nous lançons, aidé en cela par un poème à la fois guide et matière à l’inspiration.

La raison principale de la popularité francophone de ce dernier n’est-elle pas sa construction ? Elle est pour nous un guide, un mode d’emploi, une matière…
Arthur Rimbaud nous dépeint une nature bucolique et bienveillante. L’observation du dormeur y est paisible et tendre. Et soudain cette révélation : « Il a deux trous rouges au côté droit ». C’est une matière artistique à développer, à construire et à expérimenter.

Le poème nous offre :
● un très bon canevas d’écriture scénique qui permet de mettre le spectateur dans la condition d’une première lecture du poème ;
● une base qui permet la rencontre et le dialogue entre les imaginaires des artistes et ceux des spectateurs ;
● un trait-d’union entre les disciplines ;
● une contrainte artistique : faire oublier la mort, son ressenti négatif ;
● un travail sur les contrastes : vie et mort, nature et ville, rires et larmes, onirisme et pragmatisme… ;
● une ligne narrative où la mort, comme pour Rimbaud, est le point final du propos.

La question universelle qui découle de cette fin attire également notre regard d’artiste : qu’est-il arrivé à ce soldat ? Elle fait sonner et résonner les vers du poème dans le silence du point final. Elle créera une complicité directe entre le clown et le spectateur qui entreront en relation et reliront le poème de Rimbaud.

Composer une variation clown, danse, musique et arts plastiques à partir du « Dormeur du Val » aujourd’hui, c’est, au travers d’une forme où le verbe est quasi-inexistant, jouer à faire vibrer les vers de Rimbaud dans l’esprit des spectateurs connaisseurs. C’est, pour ceux qui découvriront le poème, ouvrir la porte vers une œuvre superbe et un auteur incontournable. Cela grâce à la magie du spectacle vivant. En tant qu’artistes français, c’est aussi prendre le risque de se frotter à un monument de son patrimoine littéraire pour, sans le trahir, espérer le sublimer à son tour et le réinterroger dans son époque.

Réveiller le dormeur en 2020 c’est, en conclusion, rendre hommage à un poète qui, au fil des générations, continue de nous poser la question de ce soldat, du lien indivisible qui existe entre la vie, la nature, la mort. La question aussi de notre violence d’Homme contre nos semblables ou contre nous-même.

Fiche technique

Équipe  : 7 personnes → 1 comédienne / 1 danseuse / 1 musicien / 1 assistante à la mise en scène / 1 régisseur / 1 chargé de production / 1 scénographe
Durée  : 1h30 +/-
Jauge idéale : 300 personnes.
Espace scénique : frontal ou piste. adaptation en rue possible si plancher.
O = 10
P = 8
H = 3
Décors : pensés à plusieurs niveaux pour se jouer dans toutes les salles. Prévoir installations d’œuvres dans la ville, à l’extérieur du lieu culturel et dans plusieurs espaces du lieu culturel. Montage prévoir au moins deux jours. Design sonore à prévoir + éventuellement vidéo. Démontage 1 journée.
Plan feu : pas encore créé.

Présentation de la Compagnie des Tropes

La Compagnie des Tropes est une compagnie de théâtre née en 2011. Elle a été créée par une équipe de comédiennes créatives et optimistes, Lucile André, Mélodie Maréchal et Antonia Hayward avec l’objectif de créer des spectacles de genres hétéroclites. La Compagnie reçoit pour la 1ère fois la licence d’entrepreneur du spectacle en 2013 afin de créer, produire et diffuser des spectacles vivants pluridisciplinaires ; licence renouvelée pour la 3ème fois cette année.

L’association est co-présidée par Ninon Argis, Paul Lacour Lebouvier et Bertrand Lelimousin. Elle est composée de 18 membres dont une douzaine actifs au quotidien. La Compagnie cultive l’ouverture d’esprit et un goût prononcé pour l’échange et le partage : c’est pour cette raison que nous accueillons au sein de notre équipe des services civiques, des stagiaires, des bénévoles. Nous ouvrons également notre porte à des bénévoles étrangers, dans le but de favoriser leur intégration sociale et culturelle en France. Ces volontaires tiennent une place particulière dans notre processus de création : ils représentent “le maillon spectateur” au sein de la chaîne de production de la création artistique. Nous leur transmettons une vision concrète de la réalité des conditions de production artistique, ce qui contribue à faire d’eux des spectateurs plus responsables dans leurs choix culturels. C’est aussi, pour eux, une autre démarche de pratique artistique et culturelle pour leurs loisirs. Leur aide est bien entendu précieuse et contribue à l’émergence de nos projets. Actuellement ils ont entre 19 et 80 ans et représentent une certaine mixité socioculturelle.

Le chiffre d’affaire moyen de l’association est de 15 500 euros par an. La compagnie est bénéficiaire. Compte-tenu de nos projets en cours, notre budget prévisionnel est d’environ 300 000 euros, une partie étant des contributions volontaires (temps, salles à disposition, prêts de matériels, …). Pour l’instant l’ensemble de nos projets se sont montés en autoproduction, dans le meilleur respect du cadre législatif et du droit du travail (CCNEAC, par choix). Pour “le dormeur” nous faisons un choix de patience : celui de ne pas jouer à tout prix et de réunir les financements nécessaires qui permettront de garantir à l’oeuvre et aux artistes, des conditions de création de qualité et professionnelles.

Sur leur projet artistique et citoyen…
Ouverte sur la diversité, nos créations visent la pluridisciplinarité : le théâtre est rejoint par la musique, le clown par la danse, etc… un dialogue exigeant des disciplines où chacune tient sa place à part entière. Car pour nous, le croisement des arts est synonyme de synergie et d’ouverture sur l’autre.
Nous avons à cœur d’inscrire dans nos spectacles la problématique de l’Homme, de sa place dans la société, de son Humanité. Pour cela, nous souhaitons nous positionner comme simple témoin du Présent tout en laissant également la part belle à l’imaginaire et l’onirisme. Par le rêve, les créations de la Compagnie partagent avec le public le plaisir à voyager ensemble dans un ailleurs. A ce voyage, tous les publics sont conviés pour partager ensemble une expérience artistique.

Convaincue de l’importance de l’engagement social des artistes dans la société et de la démocratisation culturelle, notre activité s’étend au-delà des murs des salles de spectacles. La compagnie propose, parallèlement à son travail de création, des ateliers dans plusieurs écoles et lycées, pour ainsi partager sa passion du jeu et contribuer par le théâtre au développement de l’individu. De la création d’un spectacle à l’aménagement d’un club théâtre avec les CEMEA et la région, les encadrements sont professionnels tout en mêlant passion et plaisir.

Forte de toutes ses valeurs, nos créations ne pouvaient s’épanouir que dans un fonctionnement associatif et solidaire. Ce fonctionnement nous permet de plus d’accueillir des stagiaires et des bénévoles. L’équipe souhaite également engager son travail artistique comme outil de médiation culturelle. Ainsi, la compagnie s’engage dans la vie associative et citoyenne de la Cité.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.