Le baiser du temps

d’Askinia Mihaylova

Le baiser du temps

Prix Apollinaire dès son premier livre écrit en français, ce poète bulgare nous revient avec un recueil qui confirme avec éclat son talent et sa singularité. Précision de la langue, efficacité du vers, clarté des images. Et toujours cette liberté de ton d’une femme libre, envers et contre tout. Le baiser du temps a remisé l’amour pour s’occuper du temps : temps qui éloigne de l’enfance et de sa magie, temps qui use les corps, temps qui veut nous emprisonner dans le passé. Ce temps et son œuvre, elle en instruit le procès pour mieux affirmer que le présent existe : présent de l’écriture, présent du souvenir, présent de sa voix de femme indépendante et émancipée. Pour Aksinia Mihaylova, rien ne remplace la vie présente. C’est de là qu’elle tire le sens et toute l’énergie de ses poèmes. C’est en eux qu’elle transmue avec grâce les accidents de sa vie, ses chagrins comme ses bonheurs.

Paru le 13 juin 2019

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Support : Livre papier

Poème
de l’instant

Stéphane Crémer

La Terre

Au sortir d’un rêve à Brasilia j’ai empoigné
la terre, déjà si âcre à mes mains
que leurs paumes m’ont paru des papilles
d’où montait un goût avec son parfum.

Quelqu’un est mort bien loin ce matin
et j’ai pensé, en me baissant jusque là
pour l’emporter à mon tour, que je saurais
l’y ensevelir à ma manière en secret.

Ainsi – car n’allons pas priver la poésie
de sa logique : ni car ni ainsi ne sont proscrits
du poème, ni aucuns mots, pourvu qu’ils s’unissent
en pensée par-delà les marges noires du faire-part ! – ,

ainsi je garde près de moi, dans des flacons
comme une épice sur l’étagère de ma cuisine,
ce pigment rouge du Brésil dont je sais qu’un jour,
empesé à l’amidon de mon choix, un beau jour

nous partagerons la délicieuse peinture mitonnée
qui montrera, aussi bien qu’une Joconde enfin
pour de bon éclipsée de son cadre, ce qu’il reste
de cette disparition : un paysage, et son horizon !

Stéphane Crémer, compost, Éditions isabelle sauvage, 2013.