Le passager clandestin, Sainte patience, Les hautes terrasses

Auteur : Armen Lubin

<i>Le passager clandestin, Sainte patience, Les hautes terrasses</i>

Préface de Jacques Réda.

Comment dire qu’il y a des poètes à sauver de l’oubli. Comment affirmer que leurs poèmes manquent à la rumeur du monde ? Comment leur faire à nouveau place alors que du temps a passé, que les enjeux - politiques, esthétiques, spirituels - ont changé i). Publier Armen Lubin aujourd’hui, c’est en fait relever des défis de cette sorte. Ce que lit Jacques Héda, avec ce ton chaleureux, alerte et quelque peu désabusé qui n’appartient qu’à lui. En préface, il propose un « portrait de l’artiste en dépanneur poétique » qui de Tait valoir à son modèle plus que de la sympathie.
« Si on y regarde bien, ce n’est pas tout à fait les bras ballants qu’Armen Lubin circule. Il trimbale une sacoche où cliquettent quelques outils. À lui seul une petite entreprise SOS-sept-jours-sur-sept-vingt-quatre-heures-sur-vingt-quatre, il s’en va furtivement dans l’énormité de l’irréparable, et répare ce qu’il peut comme ça peut, en urgence, avec des tournevis pas toujours bien adaptés, des bouts de licelle. Ça tient. Il continue. Si un professionnel patenté se mêle de contrôler ce travail qu’il fallait bien ctTectuer à la va-vite, on voit sa tête d’ici, le devis qu’il présentera pour commencer par tout flanquer par terre et reconstruire du neuf massif : éclatant, peut-être élégant, sans trop se préoccuper du terrain et de sa sournOiserie : tôt ou tard, fissures, tassements, désolidarisation des éléments qui faisaient bloc contre toute menace de ruine, et il n’y aura plus qu’à attendre le retour du bricoleur patient, consciencieux et de sa petite sacoche miraculeuse.
« Il y a de ce bricolage dans les poèmes de Lubin. Et ce qu’ils ont d’un peu miraculeux, c’est l’absence d’artifice et de vanité avec laquelle on pourrait presque dire qu’il les rate… » Car Lubin « a su mettre au point à la perfection sa thérapie du ratage par le merveilleux qui ne guérit pas plus que les autres, mais soulage sans recourir aux traitements ambitieux ou à l’héroïsme des chirurgies ».
Armen Lubin (pseudonyme de Chahnour Kerestedjian), né à Istanbul en 1903, réfugié en France en 1922 lors des persécutions contre les Arméniens, est mort à Saint-Raphaël en 1974. Le passager clandestin est paru dans la collection "Métamorphoses" en 1946, Sainte patience (1951) et Les hautes teiTasses (1957) dans la collection blanche. Le volume est complété par les poèmes de l’anthologie personnelle de l’auteur Feux contre Feux (Éditions Grasset, 1968, épuisé) qui ne figuraient pas dans les trois recueils Gallimard, et par les premières versions des poèmes qui ont été le plus remaniés.

Paru le 1er mars 2005

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Anthologie

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.