Les Hommes sans épaules n°47

Les Hommes sans épaules n°47

Sommaire du numéro

Editorial : "La vie c’est beaucoup plus que la vie, quand on la surnomme : Poésie !", par François MONTMANEIX

Les Porteurs de Feu : Pierre DELLA FAILLE, par Christophe DAUPHIN, Jacques CRICKILLON, François MONTMANEIX, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Pierre DELLA FAILLE, François MONTMANEIX

Ainsi furent les Wah : Poèmes de IMASANGO, Adeline BALDACCHINO, Natasha KANAPE FONTAINE, Emmanuelle LE CAM, Hamid TIBOUCHI, André LOUBRADOU, Franck BALANDIER

Dossier : Poètes à TAHITI par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Teuira HENRY, Henri HIRO, Flora DEVATINE, Loïc HERRY, Alain SIMON

Les Inédits des HSE : "Perceptions", Poèmes de Sonia ZIN EL ABIDINE

Vers les Terres libres : "La poésie de Frédéric Tison", par Paul FARELLIER, avec des textes de Frédéric TISON

Les pages des HSE : Poèmes de Elodia TURKI, Paul FARELLIER, Jacqueline LALANDE, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN, André PRODHOMME

Avec la moelle des arbres : Notes de lecture par Christophe DAUPHIN, Claude LUEZIOR, Eric PISTOULEY, Bernard FOURNIER, Jean CHATARD, Thomas DEMOULIN, François FOLSCHEID, Frédéric TISON, Paul FARELLIER

Infos / Echos des HSE : avec des textes de Nanos VALAORITIS, Edgar MORIN, VOLTUAN, Mahmoud DARWICH, Christophe DAUPHIN, Pablo NERUDA, Oksana SHACHKO, Christophe de PONFILLY, Joseph BRODSKY, Yves GASC, Marie MURSKI, Odile COHEN-ABBAS, Patrice CAUDA

La chanson, la poésie : "Allain LEPREST, le plus connu des inconnus de la chanson française", par Eve MORENO, avec des textes de Allain LEPREST

Présentation

FRAGMENTS DU FENUA (REPÈRES)

(Extraits)

(..) Dès la fin des années 1970, se manifeste à Tahiti, en Polynésie, une défense des racines s’exprimant au moyen de l’appellation « mā’ohi », qui qualifie ce qui est autochtone, originaire des îles polynésiennes. Un ouvrage d’envergure en dresse un parfait état. Il s’agit de Tahiti mā’ohi (Au Vent des îles, 2008), de Bruno Saura, qui analyse l’essentiel du discours identitaire mā’ohi, qui accorde une grande place à la terre et à la langue dans la définition de l’identité, de l’appartenance. Saura revient sur les principaux écrits des précurseurs de ce mouvement, notamment ceux du poète Henri Hiro et du linguiste Duro Raapoto, qui écrit en 1978 : « Que suis-je ? Rien, pas encore, demain peut-être. Non l’état civil ne me suffit plus, j’ai besoin d’une autre dimension. Mon nom s’écrit avec les lettres de l’alphabet latin, mais ma vie s’écrira avec mon souffle et le souffle de tous ceux qui souffrent du manque d’être. Nous ne sommes assurément pas encore. On me dit Tahitien, mais je le refuse. Je ne suis pas Tahitien. Cette dénomination a essentiellement une vocation démagogique, touristique, snobinarde et poubelle… Je suis mā’ohi. C’est le programme de ma vie. » Il aborde aussi les domaines du théâtre, de la danse, de la marche sur le feu, de la poésie en langue autochtone. L’apologie de l’identité mā’ohi est analysée par Bruno Saura comme une pensée culturaliste, ce dont témoigne la question de la conception tahitienne du temps, que certains posent comme strictement inverse de celle des Occidentaux.

(..) Ce renouveau culturel des années 1970 et 1980 ne peut se confondre avec la simple perpétuation des traditions anciennes, puisque rupture il y a eu dans la transmission de certains savoirs. Ils ressurgissent portés par de nouveaux acteurs et chargés de nouvelles significations. S’agissant du tatouage, force est de constater qu’il a cessé d’être un marqueur de l’identité familiale, clanique, sexuelle d’autrefois, un rite de passage à l’intérieur d’un ordre social, hiérarchique et religieux traditionnel. Désormais, il remplit surtout une fonction identitaire (« c’est une pratique ancestrale, mā’ohi ») et esthétique. Il n’y a là rien de très original, car, ailleurs aussi dans le monde, des coutumes s’effacent puis réapparaissent, changent de fonction, sont ressuscitées par les uns, détournées par les autres.

(..) Si les entreprises identitaires contemporaines ont le mérite de faire vivre ou revivre par moments certaines coutumes, dans les consciences, sur des scènes, et jusque dans la chair des corps, ces manifestations contemporaines ne se situent pas dans la continuité exacte de la tradition. Elles doivent beaucoup aux initiatives de certains acteurs, penseurs, qui osent, entreprennent, se réapproprient, expliquent, vulgarisent, transforment la tradition. »

Ainsi donc ils écrivent… Dans son texte, À toi autre qui ne nous vois pas (in revue Littérama’ohi n°2, 2002), Chantal T. Spitz écrit : « Tu étais si sûr que pour nous définir nous comprendre nous savoir il suffisait de lire Bougainville Loti Gauguin Segalen tu étais si sûr que pour nous apprendre nous développer nous conclure il importait d’écouter universitaires ethnologues anthropologues sociologues. Tu nous as cherchés dans des livres des tableaux des photographies des conférences tu as oublié que nous étions vivants. C’était si reposant rassurant de nous voir peuple enfant sans culture peuple oral sans écriture peuple insouciant sans littérature… sauvage du paradis tatoué dans ta conscience et que tu continues de rêver… Il est de bon ton universitaire occidental de classifier comparer pour conférencer publier dans un désir de reconnaissance de notoriété. Nous voici désormais opposés en écriture de témoignage et écriture de fiction ou d’imagination cette dernière catégorie l’emportant supérieurement sur la première par défaut d’intérêt. Notre écriture de témoignage te heurte comme un bégaiement … rien de plus des platitudes ouvrages mineurs où manque la puissance transformatrice de l’imagination de l’imaginaire … rien que des inélégances ouvrages rugueux où fleurit notre superficialité étalée dans des autobiographies à peine voilées … rien de plus que des radotages ouvrages primaires où tu ne lis que notre incapacité à entrer dans la modernité de l’Occident.

L’écriture-témoignage de nos cousins anglophones Sia Fiegel et Alan Duff te convient non seulement parce que leur succès est international donc leur écriture reconnue par l’Occident mais aussi parce qu’elle révèle crûment les dérapages les désordres de leur société respective sans souligner la responsabilité du colonisateur dans les violences et les déchirements qui chancèlent Samoans et Maori. « L’Ame des guerriers » trouve une résonance en nous parce que livre et film nous parlent de nous et nous donnent d’entendre nos désastres nos misères. Notre témoignage t’indispose parce qu’il porte toues les humiliations toutes les rancœurs toutes les détresses toutes les déchirures subies endurées souffertes par nous depuis deux siècles.

Notre témoignage n’idéalise pas un passé mythique il murmure hurle les manques les béances les désolations les exclusions d’une raison d’état qui a foudroyé nos âmes et nous a exilés dans notre pays. Arrimé à tes postulats tes thèses tes arguments tes démonstrations tes conclusions tu oublies sensibilité délicatesse générosité nécessaires pour démonter un texte et accéder à son sens ses sens. Tu ne sais pas lire la libération d’une mémoire obscurcie par la christianisation la souvenance d’une ère mutisée par la colonisation la chronique d’un mode de vie explosé par l’expérimentation nucléaire.

Tu ne ressens pas ces êtres rongés par des outrages pluriels éradication de la religion spoliation du pays disqualification de la culture confiscation des langues profanation de la terre aliénation de l’histoire et qui tentent un retour d’exil pour s’inscrire dans la « longue tresse d’humanité qui a conçu, insufflé, nourri, guidé (notre) esprit » – Flora Devatine Te pahu a Hono’ura – Tu ne perçois rien du combat engagé par le peuple de ce pays qui témoigne pour garantir de l’oubli ce que nous savions qui raconte pour préserver des poubelles de l’histoire ce que nous ne savions plus dans l’urgence de restituer la mémoire abolie en re-suscitant les mémoires vivantes.

Ces témoignages ne se prétendent fiction ni imagination mais s’assument insoumission délivrance après un si long temps de clandestinité. Je suis d’accord … nous devons élucider nos angoisses nos vides nos névroses … quitter les haillons de la victime impuissante broyer les dépouilles de la fatalité divine brûler les oripeaux des insécurités identitaires pour nous affranchir de nos aigreurs de nos hostilités de nos souillures et convoquer notre dignité sur le cheminement vers l’émancipation. Seras-tu d’accord… toi qui occupes tous les espaces de paroles de pensées de décisions… pour élucider tes irrespects tes stéréotypes tes prêts-à-penser… quitter les haillons d’une colonisation faite bénédiction broyer les dépouilles d’une francophonie faite consécration brûler les oripeaux d’une ère nucléaire faite glorification pour t’affranchir de tes aveuglements de tes lâchetés de tes prisons et confesser notre humanité sur le cheminement vers la justice. Viens chez nous que nous puissions t’accueillir, N’aie plus peur - nous sommes comme toi - marchons ensemble - conjuguons nos semblances - accordons notre humanité - sur le chemin de demain. »

La Polynésie française, du bleu abime à l’émeraude, le chant des marae, un nuage à la dérive, 118 îles (dont 76 habitées), le sud de l’océan Pacifique. Six mille kilomètres à l’Est : l’Australie. Quinze mille kilomètres plus loin : Paris (vingt heures d’avion). La Polynésie française : la moitié des eaux marines françaises (cinq millions de km2), la totalité de l’Europe dans un lagon, 275.918 habitants (0,4 % de la population française, 10 % de la France d’outre-mer) et cinq archipels comme autant d’ailes : les îles de la Société (îles du Vent et îles Sous-le-Vent), les Tuamotu, les îles Gambier, les îles Australes et les îles Marquises.

Tahiti, 8h30 : apparition de Moorea. Henri Hiro, le poète mā’ohi, dit : « Si tu étais venu chez nous, nous t’aurions accueilli les bras ouverts. Mais tu es venu ici chez toi, et on ne sait comment t’accueillir chez toi. » Il est grand temps, comme le demande l’eurodéputé Younous Omarjee, que se tienne, et a l’initiative de la France, une conférence mondiale pour le respect des droits des peuples autochtones. Je ne suis pas venu chez moi, mais chez Henri Hiro…

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

*

TON DEMAIN, C’EST TA MAIN

À chaque jour faut-il sa peine ?

Le soir où la lune porte le nom de Turu.

il faut fouetter Ruahatu, attraper,

secouer Tahauru,

chercher Matatini.

Tutru est étendu, immobile,

Ruahatu reste muet,

Matatini garde les yeux fermés,

il faut les trouver,

les réveiller de leur sommeil.

les dieux se prélassent étendus,

ils se tournent

et se retournent dans leurs vomissures,

transis de froid par la faute de Māraì

Ils sont repus de la graisse du mara.

Ils ne lèvent la tête que pour une caresse

des alizés.

Ils sont indifférents au temps qui passe,

insensibles aux gémissements.

Ils restent sourds face aux insultes,

ils se moquent des agonies.

Ils gisent la bouche ouverte, repus,

déféquant, leur seule tâche est le pet,

ils craquent de graisse.

Et trouvant la force d’ouvrir un œil,

tout ce qu’ils trouvent à te dire c’est :

« Va ramasser des coquillages

et des crustacées : des crabes de mer,

des conques à cinq doigts, des conques

allongées, des bigorneaux

et des crabes de terre.

Voilà ta pèche, voilà tes aliments

de subsistance ! »

Celui qui appelle les dieux à son aide

ne reçoit-il que peines en retour ?

Est-il condamné à ne manger

que des coquilles ?

C’est ta main, et ta main seule

qui est en mesure de te faire vivre.

Cette main bonne retourneuse de terre,

une main courageuse, une main délicate

et pleine de soins, cette main fertile.

Car ne dit-on pas :

« Le soir de Turu est une bonne nuit

Pour toutes tes plantations ? »

Henri HIRO

(Revue Les Hommes sans Épaules n°47, 2019).

Paru le 6 mars 2019

Éditeur : Les Hommes sans Epaules éditions

Genre de la parution : Revue

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.