Les Sandales

Annie Salager

Cela pourrait vous arriver,
de l’autre l’angoisse recevoir
avec ses morcellements ses cris
ses cassures ses mots violents où
le sens se retourne grimace frappe
et après c’est comme si je me fouettais
moi-même quand je te parle comme ça
dirait l’autre dans un instant lucide
que tout après dénierait

Vous pourriez tout à coup hériter
des siècles de violence là-bas ici
femmes mutilées terrorisées inexistées
femmes piétinées pour avoir donné
une vie que rien n’exemptera
d’humiliation ni de mort

Comment sauveriez-vous
cet or profond de vos sandales
où s’abreuve une paix méconnue
qui nourrit l’ombre et l’herbe
sous la légèreté de votre pas ?
Choisiriez-vous le très long silence
ou contre le passé qui s’étend
l’exigence d’être nommée
toujours neuve et sa dure fraîcheur ?

Poème
de l’instant

Carl Norac

Avant de tout dire

Toute la beauté du monde, je ne peux pas te la dire. Mais rien ne m’empêche d’un peu l’approcher avec toi.

Il y a de si grands murs qui cachent les jardins, des dépotoirs au bord des plages, des ghettos dans des îles, tant de blessures aux paysages.

Par bonheur, un peu de splendeur demeure alentour et le dire, même tout bas, par amour, c’est croire encore qu’un jour, nous irons la trouver, toute la beauté du monde.

Carl Norac, « Avant de tout dire », Le livre des beautés minuscules, Éditions Rue du Monde.