Les Sandales

Annie Salager

Cela pourrait vous arriver,
de l’autre l’angoisse recevoir
avec ses morcellements ses cris
ses cassures ses mots violents où
le sens se retourne grimace frappe
et après c’est comme si je me fouettais
moi-même quand je te parle comme ça
dirait l’autre dans un instant lucide
que tout après dénierait

Vous pourriez tout à coup hériter
des siècles de violence là-bas ici
femmes mutilées terrorisées inexistées
femmes piétinées pour avoir donné
une vie que rien n’exemptera
d’humiliation ni de mort

Comment sauveriez-vous
cet or profond de vos sandales
où s’abreuve une paix méconnue
qui nourrit l’ombre et l’herbe
sous la légèreté de votre pas ?
Choisiriez-vous le très long silence
ou contre le passé qui s’étend
l’exigence d’être nommée
toujours neuve et sa dure fraîcheur ?

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.