Les Sandales

Annie Salager

Cela pourrait vous arriver,
de l’autre l’angoisse recevoir
avec ses morcellements ses cris
ses cassures ses mots violents où
le sens se retourne grimace frappe
et après c’est comme si je me fouettais
moi-même quand je te parle comme ça
dirait l’autre dans un instant lucide
que tout après dénierait

Vous pourriez tout à coup hériter
des siècles de violence là-bas ici
femmes mutilées terrorisées inexistées
femmes piétinées pour avoir donné
une vie que rien n’exemptera
d’humiliation ni de mort

Comment sauveriez-vous
cet or profond de vos sandales
où s’abreuve une paix méconnue
qui nourrit l’ombre et l’herbe
sous la légèreté de votre pas ?
Choisiriez-vous le très long silence
ou contre le passé qui s’étend
l’exigence d’être nommée
toujours neuve et sa dure fraîcheur ?

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.