Les années sombres

Charles Juliet

LES ANNÉES SOMBRES

le chagrin fou de l’enfance

ses émotions le débordent le mettent en charpie
il se défie des adultes et se mure dans le silence
l’ennui l’ennui des heures interminables
quand il garde ses vaches
assiste aux messes du petit matin
dans l’église ténébreuse
chaque soir il est terrorisé
quand il descend dans l’antre noir
pour y chercher du vin
la joie qu’il éprouve un matin de Noël
à voir une orange glissée dans sa galoche
cette stupeur qui le saisit
quand celle qu’il croyait être sa mère
lui apprend que sa mère vient de mourir
puis à douze ans
loin de la mère au grand cœur
il se retrouve dans une caserne
où il va rester huit ans
et ce fut sa chance

les brûlures le chagrin fou
d’une enfance disloquée

Poème écrit pour le 14ème Printemps des poètes

Poème
de l’instant

La panthère des neiges

L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eût pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde il survient plus de choses qu’on ne le croit.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Éditions Gallimard, 2019.