Les années sombres

Charles Juliet

LES ANNÉES SOMBRES

le chagrin fou de l’enfance

ses émotions le débordent le mettent en charpie
il se défie des adultes et se mure dans le silence
l’ennui l’ennui des heures interminables
quand il garde ses vaches
assiste aux messes du petit matin
dans l’église ténébreuse
chaque soir il est terrorisé
quand il descend dans l’antre noir
pour y chercher du vin
la joie qu’il éprouve un matin de Noël
à voir une orange glissée dans sa galoche
cette stupeur qui le saisit
quand celle qu’il croyait être sa mère
lui apprend que sa mère vient de mourir
puis à douze ans
loin de la mère au grand cœur
il se retrouve dans une caserne
où il va rester huit ans
et ce fut sa chance

les brûlures le chagrin fou
d’une enfance disloquée

Poème écrit pour le 14ème Printemps des poètes

Poème
de l’instant

Charles Baudelaire

Petits poèmes en prose

Votre œil se fixe sur un arbre harmonieux courbé par le vent ; dans quelques secondes, ce qui ne serait dans le cerveau d’un poëte qu’une comparaison fort naturelle deviendra dans le vôtre une réalité. Vous prêtez d’abord à l’arbre vos passions, votre désir ou votre mélancolie ; ses gémissements et ses oscillations deviennent les vôtres, et bientôt vous êtes l’arbre. De même, l’oiseau qui plane au fond de l’azur représente d’abord l’immortelle envie de planer au-dessus des choses humaines ; mais déjà vous êtes l’oiseau lui-même.

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Le Théâtre de Séraphin », 1868.