Les années sombres

Charles Juliet

LES ANNÉES SOMBRES

le chagrin fou de l’enfance

ses émotions le débordent le mettent en charpie
il se défie des adultes et se mure dans le silence
l’ennui l’ennui des heures interminables
quand il garde ses vaches
assiste aux messes du petit matin
dans l’église ténébreuse
chaque soir il est terrorisé
quand il descend dans l’antre noir
pour y chercher du vin
la joie qu’il éprouve un matin de Noël
à voir une orange glissée dans sa galoche
cette stupeur qui le saisit
quand celle qu’il croyait être sa mère
lui apprend que sa mère vient de mourir
puis à douze ans
loin de la mère au grand cœur
il se retrouve dans une caserne
où il va rester huit ans
et ce fut sa chance

les brûlures le chagrin fou
d’une enfance disloquée

Poème écrit pour le 14ème Printemps des poètes

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.