Les mots étaient des loups

Auteur : Vénus Khoury-Ghata

<i>Les mots étaient des loups</i>

Née à Beharré, au Liban, en 1937, Vénus Khoury-Ghata est romancière, traductrice, mais avant tout poète. Bien que passée d’une langue à l’autre, de l’arabe au français, elle continue pourtant à se demander : « Comment pleurer dans une langue qui n’est plus la tienne / quel nom donner aux murs non imprégnés de ta sueur ». Interrogation surprenante, tant Vénus Khoury-Ghata maîtrise les deux idiomes, mais interrogation féconde puisqu’elle ne cache pas les affrontements toniques qui résultent d’une telle coexistence conflictuelle : « J’ai raconté mon enfance en prose et en poésie, précise-t-elle, dans un français métissé d’arabe ; la langue arabe insufflant sa respiration, ses couleurs à la langue française si austère à mon goût. Je devais écarter ses cloisons étroites pour y insérer ma phrase arabe galopante, ample, baroque. Avec le recul, je pense que la langue française m’a servi de garde-fou contre les dérapages. J’ai fini par me trouver à l’aise dans son espace. Mais je continue à entendre un bruit de fers qui s’entrechoquent comme pour un duel dès que je prends la plume. Deux langues s’affrontent sur ma page et dans ma tête ».
D’où le titre quasi manifeste de cette anthologie : « Les mots étaient des loups ». Car les mots sont les garants agressifs d’un conflit permanent qui convoque, et intervertit souvent, les vivants et les morts. Cependant ces mots qui allument leur mèche à on ne sait quel silex vont jusqu’à faire une escorte céleste aux pas des hommes sur terre :

Que savons-nous des sables enfouis sous les pieds des caravanes
devenus silice
éclats de verre
vénérés par les chameliers comme débris d’étoile ?

Paru le 1er février 2016

Éditeur : Gallimard

Genre de la parution : Recueil

Poème
de l’instant

Charles Cros

Sonnet

Moi, je vis la vie à côté,
Pleurant alors que c’est la fête.
Les gens disent : « Comme il est bête ! »
En somme, je suis mal côté.

J’allume du feu dans l’été,
Dans l’usine je suis poète ;
Pour les pitres je fais la quête.
Qu’importe ! J’aime la beauté.

Beauté des pays et des femmes,
Beauté des vers, beauté des flammes,
Beauté du bien, beauté du mal.

J’ai trop étudié les choses ;
Le temps marche d’un pas normal ;
Des roses, des roses, des roses !

Charles Cros, « Sonnet », Le Collier de griffes.