Les rives du Lot

Anne Marie Bernad

Les rives du Lot serrées sur l’hiver s’ouvraient , particulièrement attentives, à la première caresse du ciel. L’union de ce bleu matinal porteur d’une résurrection possible me donnait la dimension solitaire des mots.
Transparence hivernale des flancs échevelés encore secrets.
Chevelure argentée par l’ossature fragile des bouleaux ; les collines s’irisent ainsi de promesses variées qui respirent les dernières brumes de la nuit.
Le ciel devenu uniforme et limpide se glisse alors sur la surface du Lot .
L’harmonie se plait à la lumière neuve d’un jour saint.
Bach dans la Passion selon St Jean rejoint le vol rapide de la buse qui traverse tout méandre.
Il s’agit alors de contempler,de se couler dans la voix humaine qui porte ce paysage jusqu’à la brûlure et comble le silence d’une beauté magistrale
Alors remuent en moi les battements d’ailes d’une liberté aux jouissances secrètes
Aller plus haut plus loin que l’offrande du jour
Paysage porté au paroxysme de sa présence par la création musicale d’un homme inspiré.
Le regard embrase le maximum de la grâce offerte où s’ajoute le vol plongeant des oiseaux qui se cherchent.
La partition dénoue les chants dans une bénédiction orchestrée.
Lorsque la lumière se répand jusqu’au fond des bois, l’ombre enfouie sa voix , désespérée et s’enfuit
C’est l’heure des contrastes d’où le jaillissement peut naître, où la fleur et l’arbre se connaissent avant le fruit , où la feuille se prépare .
La rivière peut alors offrir la souplesse de son eau, aux collines qui la respirent
Partager le vide , ressuscite en moi l’accomplissement de la beauté.

Poème
de l’instant

Lorand Gaspar

Approche de la parole

Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. Le moment le plus exigeant de la poésie est peut-être celui où le mouvement (il faudrait dire la trame énergétique) de la question est tel - par sa radicalité, sa nudité, sa qualité d’irréparable - qu’aucune réponse n’est attendue plutôt, toutes révèlent leur silence. La brèche ouverte par ce geste efface les formulations. Les valeurs séparées, dûment cataloguées, qui créent le va-et-vient entre rives opposées sont, pour un instant de lucidité, prises dans l’élan du fleuve. De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais.

Approche de la parole,
Éditions Gallimard, 1978.