Lieu l’autre

Tristan Mertens

Lieu l'autre

Publié avec le soutien du Centre national du Livre et de la région Bretagne

Il y a le(s) lieu(x), refuge et seuil au-delà de soi, se tenir « ici », et franchir, parcourir, marcher, fouler : col, chemin, versant ; le paysage : ciel, arbres, lande, neige, pierres ou roche ; le sédiment. Le dehors. Le presque, l’imperceptible, l’aléatoire et le transitoire, l’évanescent. Les animaux, devenus quasi mythologiques, bisons, vieux troupeau, grand mammifère, « chevaux éventrés de la nuit », avec lesquels l’homme partage « une souffrance fraternelle », « pattes et mains », « figures griffures ».
Il y a l’homme, et le monde qu’il habite : sanatorium, hôpital psychiatrique, station balnéaire, un lampadaire la nuit, ou ces « villes effroyables et fascinantes » dont il s’agirait de se retirer. Et son corps, dans ce dehors, un « corps absent », à la « semence calcinée » (« le bruit de vide / d’où ça vient dans les hommes » ?), et pourtant tout entier dans les sens, la chair, la peau, les lèvres. Les « enfants graves » encore, « les petits tas de l’enfance », des anges qui « craquent sous les pieds ».
Le premier poème, « et refuge », commence par le mot « terre », isolé, comme on l’annonce d’un bateau à l’approche des côtes. Et elle « se tient possible » mais « mâchoire » aussi bien. C’est qu’il faut faire « des alliances difficiles avec le réel », « cherche[r] une solitude exacte / de passer à l’autre versant / d’étranger en montagne », « chacun descend[ant] dans l’automne // cette manière // de quelque part / juste avant la falaise ».
C’est qu’« il y a du jeu entre le sol et chacun de nos pas » et « le chemin [est] terrible d’écrire », il faut « trouer la langue » pour tenter d’approcher en mots « les pierres intraduisibles », pour « recueillir nos états d’ombre » afin d’être pleinement au monde. Et formuler l’hypothèse d’« entrer une pierre dans le vent » : « décomposer la détresse bâtir / une demeure » où l’on peut « décou[vrir] encore un visage », « au quotidien de toi » — de réunir « la semence les pommes. le poids / de quelle terre » bien qu’« on entend[e] toujours. le monde et l’arme à feu. »

Paru le 18 juillet 2022

Éditeur : Editions isabelle sauvage

Poème
de l’instant

La faim de leur monde

L’ironie de la vie fait qu’à l’instant même
Où mon encre pose les premiers mots de ce poème
J’aurais tant aimé qu’elle puisse l’écouter
Il y a une heure, petite maman, le ciel vient de te rappeler.

Akhenaton, La faim de leur monde, Éditions de l’Iconoclaste, 2021.