Manifeste de la fureur

Antoine Simon

MANIFESTE DE LA FUREUR

Je suis furieux !
je suis furieux parce que la fureur est le seul remède contre l’effroi auquel vous soumet, auquel nous soumet le monde

je suis furieux !
je suis furieux qu’on ait changé vos existences, mon existence, cette capacité d’apprécier les instants et les fleurs, en objets, en vecteurs de consommation et d’information, et de consommation d’information,

je suis furieux !
je suis furieux parce que vous mélangez, nous mélangeons allègrement les émotions, les sensations, les sentiments : la peur et le froid, le chaud et l’effroi, la croyance et la foi, le bonheur et la joie ne sont pas synonymes

je suis furieux !
je suis furieux parce que la fureur est salubre, qu’elle n’est pas une émotion mais un sentiment venu des profondeurs comme un vent de tempête pour nettoyer le ciel de ses nuages et la bêtise de sa crasse, la bêtise, la mienne d’abord, et puis la vôtre

je suis furieux !
je suis furieux parce que la fureur vient du centre du monde tandis que la colère est un friselis de surface. L’œuvre d’art érigée sur une émotion de surface ne porte pas de fruit.

Je suis furieux !
Je suis furieux parce qu’on vous a, parce qu’on nous a placés, chacun, dans une position de reine des abeilles à qui chaque vassal, à chaque instant, vient rendre compte des événements confus des confins du royaume : il n’est pas un corps mutilé, pas un membre arraché, pas une stupidité proférée, pas une attitude déplacée, pas une bourse/boussole déboussolée/déboursée qui ne vous, qui ne nous échappe désormais

je suis furieux !
Je suis furieux parce que la fureur se déploie dans le vide médian taoïste pour relier le ciel et la terre, tandis que la colère est contenue toute entière dans le vide d’écran télévisuel pour n’être rien, et surtout pas soi-même, pour ne refléter rien, que le vide innommable insondable, le vide d’impuissance poétique, d’inconscience politique, d’insouciance économique, le vide de réel où tout meurt

je suis furieux !
Je suis furieux lorsque l’économie se mêle de semer des bâtons dans les roues de la poésie, dans les roues de la poésie dont les rayons rivalisent pourtant de chaleur et de lumière avec ceux du soleil

je suis furieux !
Je suis furieux que vous soyez, que nous soyons, encore et toujours, identifiés à tous ces adjectifs idiots que vous prenez, que nous prenons pour réalité substantielle : je suis blanc, je suis noir, je suis bien, je suis mal, comme si je suis avait besoin d’autre chose pour être

je suis furieux !
Je suis furieux parce qu’en dépit des millénaires de pelle et de pioche : de védas, de védanta, de soufisme et de zen, d’initiations et d’imitations, de mythes et de mystères, de paroles de sagesse, d’apophtegmes du désert, c’est toujours le désert, un désert négatif dans les cœurs et dans les mémoires, un désert-sans-la-force-d’être, ou l’être n’a, ou l’être n’est que l’avoir, collecteur compulsif de grains de sable, de gain de fable

je suis furieux !
Je suis furieux que l’on soit, que vous, que moi, soyons persuadés de l’existence d’un soi-même qui n’est que la mise en botte des herbes folles du hasard poussées dans les champs d’un savoir sauvage et profane

je suis furieux !
Je suis furieux de vous voir, de nous voir attachés aux bannières, aux breloques, aux banderoles, aux bibelots, aux idées reçues, aux cartes de visite, aux meubles de cuisine, aux automatismes de portail, de pensée, de comportement…

je suis furieux !
Je suis furieux parce que la fureur est moteur poétique, et si le monde doit, et si le monde peut être sauvé, c’est par elle qu’il le sera !

Poème
de l’instant

Cécile Coulon

Courir

La course, la vraie, est une fureur carnivore. Un astre brûlant caché dans les jointures du corps ; elles grincent, la nuit, comme un miracle froissé. Une force qui rugit, à laquelle nous sommes forcés de croire puisque qu’il n’y a qu’elle qui puisse suspendre aux crochets des montagnes des femmes et des hommes emplis de cette beauté brutale qui ne supporte ni la lenteur, ni les cris, ni ces bouquets d’amnésie qu’on s’offre pour éviter d’avoir mal. »

Cécile Coulon extrait de « Courir », Les ronces, Éditions Le Castor Astral, 2018