Modes d’emploi d’une vie sans histoires

Claude Ber

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 4

Uriner dans la nuit à longs jets continus en traçant un réseau de rigoles sur le sol qui mousse en pétillant. Cela est déjà une souveraine manière d’exister. Il vaut mieux en outre s’accroupir près d’un fleuve afin de caresser benoîtement un crocodile, que prendront pour un phallus tous ceux qui prennent les phallus pour des crocodiles ; ceci permet d’égarer les soupçons et de s’adonner suavement aux purs plaisirs de caresser un crocodile.

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 5

Se tendre et s’étirer aussi largement que possible. Quand il ne reste plus qu’une vaste pellicule transparente, où tous se regardent avec des airs de chouette piégée, l’issue est proche. Certes la déchirure menace car il a fallu prendre l’amplitude sur l’épais du cuir, mais elle menace aussi les assaillants ventousés à leur tour et aspirés par la brèche où ils s’engouffrent avec une volupté extatique.

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 7

Ecraser patiemment une volumineuse motte de beurre et s’en graisser le corps comme les esquimaux d’huile de phoque ; se rouler dans le sable qui s’agglutine en carapace croustillante et dorée ; dessiner alors tout un lacis de flèches sur la peau afin qu’en cas d’amours aventureuses même les imbéciles puissent s’y retrouver.

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 10

Enfin courir courir comme une lune folle
puis de lune devenir singe
de singe louve
de louve flamme avec d’immenses becs de colibris comme des queues de comète
De fait le voisinage reste désappointé

Extrait de « Récit » in Sinon La Transparence
ed. de l’Amandier 2008 (Réedition)

Poème
de l’instant

« Fabulation »

« Cela » : qui « ne dit ni ne cache », mais dispense des signes, des signaux, des appels. Et nous met en mouvement d’écriture.

Sylvie Germain, « Fabulation », Revue Caravanes 8, Éditions Phébus, 2003.